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Avec un H

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Allende Otero

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Armelle aurait dû être ma sœur mais elle ne l'a jamais été car elle est morte avant qu'elle puisse occuper cette nouvelle place dans notre famille qui se serait voulue nombreuse, comme dans les pubs de lessive des années 70, mais dont les enfants à naître ont été décimés par une tragédie qui n'était pas la leur. Seule moi, qui poussait déjà de manière bien visible dans le ventre de ma mère ai survécu à ce carnage intra-uterus par omission, même si ce n'est qu'à moitié.

Je fus donc pas Armelle mais Harmelle, avec une consonne muette comme une sorte de présage. Dès bien avant ma naissance, j'ai absorbée les rivières de chagrin qui sont venues inonder la matrice tiède dans laquelle je berçais paisiblement.

Ma mère gardait à son chevet une seule photo de celle que j'étais venue remplacer mais dont la présence se faisait tellement sentir qu'on dirait qu'elle régnait par son esprit dans notre non-foyer.

Armelle occupait encore tellement d'espace que je ne pouvais que m’écarter, me dissimuler, me briser toute entière pour m’éparpiller en morceaux afin de pouvoir très discrètement m'emparer d'une partie de ce territoire hostile. Elle chérissait ce vieux cliché et le regardait chaque soir, en caressant les traits fondus et ternis de ce visage qu’elle avait jadis couvert de baisers et qui n'était plus qu'une poignée de cendres.

Quand les nuits m'étaient clémentes, je rêvais de la candeur que je n'avais jamais connu et des bras qui ont entouré celle que je ne fus pas et qui m'étaient interdits.
Si elles l'étaient moins, je rêvais des petits doigts potelés de ma sœur qui se renfermaient autour de mon cou alors qu'elle me demandait de lui rendre le giron de sa génitrice, dans lequel je n'avais jamais pu vraiment me réfugier.

Le lendemain je sentais encore ma gorge serrée et vers l'age de 4 ans, elle réussit enfin à me soustraire la parole et je suis ainsi restée muette bon nombre d'années, comme cette consonne dissuasive de mon prénom dérobé.

Cette même année, les délires et les cauchemars ont eu raison de mon petit corps déjà bien maigre et je suis tombée grièvement malade. La fièvre a failli m'emporter et parmi ce brouillard de confusion, j'ai comme le souvenir d'un rêve dans lequel mon père m'offrait une poupée aux yeux verts qu'il déposa à côté de moi avec un baiser sur le front.

Je me suis rétablie pleine d'espoir, ils avaient peut-être enfin réalisé que j'existais par moi-même, que je n'étais pas que l'ombre d'un fantôme. La poupée est restée mais celui serait le seul et dernier baiser que je recevrais de mon père, un homme bienveillant au regard clair mais qui fut incapable de m'aimer de peur d’écraser les débris du cœur en porcelaine de sa chère épouse.
Je me rappelle son air grave en comptant chaque soir les pieces qu'il avait échangées contre des bouchées de pain, sur la table de la cuisine. Quand il n'y en avait pas assez, il m'offrait son regard attristé et montait s'isoler aux côtés de ma mère, qui peinait de plus en plus à quitter l’univers qu'elle avait construit sous les délicates couettes en duvet de canard.

Dans les semaines qui suivaient ces jours de pénurie, Anne, ma mère, tombait malade. Ses entrailles se révoltaient contre cette vie qu'elle n'avait pas demandé à vivre et vomissait jusqu'à la bile, comme si elle cherchait à dégorger ce vide qui la consommait de l’intérieur. Les mauvaises langues racontaient que tard le soir elle se rendait chez la curandera, une sorte de guérisseuse arrivée d’Andalousie à la peau marquée par le soleil et dont un parfum de mixture herbacée enveloppait les mains. Ce n'était que des ragots, mais souvent ses draps s’imbibaient d'une sorte de miel amer et de sang qu'elle nettoyait silencieusement sur un lavoir en pierre caché derriere la porte en bois écorché du poulailler dès que mon père partait très tôt faire la premiere livraison du pain. Elle les remettait encore un peu humides avant son arrivée.

La vraie Armelle mourut un 9 juillet 1983. Nous allions très souvent fleurir sa tombe avec des orchidées et des larmes chaudes et bien fraîches. Ma mère garde de ce jour dans une malle couleur ocre une robe vichy avec des amples bretelles et des carreaux assortis au regard de mon père. Enveloppé dans un tissu brodé avec les initiales A.B. offert le jour de son mariage, un bouquet de fleurs disséquées que sa fille avait cueillies pour elle avant de partir jouer à cache-cache derrière un petit rocher au bord du lac.

On ne la retrouvera que trois heures plus tard, la peau bleutée et les mains froides. Elle glissa derrière le rocher, n'arriva pas à se remettre sur pied et se noya cet après-midi pendant que mes parents, naguère un couple complice et heureux, la cherchaient partout avec des amis, qu'ils ne revirent plus jamais après la sépulture.
Elle aperçu un ruban rose flotter près d'un arbre de l'autre côté du lac et son hurlement de désespoir retentit à travers les prés et les montagnes. Mon père porta sa fille, le visage blotti contre la poitrine sous laquelle son être venait d'éclater en mille morceaux: il ne fut plus jamais le même, son intérieur resterait incendié et nécrosé à vie et à mort.

J'ai vécu une vie empruntée. En devenant adulte, à force de devoir répéter sans cesse "Armelle avec un H" j'ai fini par le croire et j'ai osé m'imaginer ôter la lourde cape qui m'enveloppait depuis ma naissance et devenir quelqu’un de différent.

Robin est apparu un soir d'été et quelques jours après alors qu'on partageait entre rires sa dernière cigarette sur les quais de la Seine, il m'a dit aimer l'Armelle avec un H et j'étais tellement Heureuse que j'ai souhaité graver cette lettre sur ma peau. Mais le mois passèrent, l'hiver arriva et mon sauveur désenchanté repris ses cigarettes et ses valises:

- Tu n'est pas celle que je pensais.

Ces paroles ont balayé d'un coup tous mes espoirs, cela n'avait été qu'une illusion. Et j'ai eu à nouveau ce sentiment familier, presqu'un souvenir, de m'être noyée l'après-midi d'un 9 juillet 1983.
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