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Avalanche

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Pierre Montbrand

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Le recteur fit pivoter son fauteuil vers le commandant Bauer.
˗˗ Paul Drumont était un de nos meilleurs biologistes...
Tout en l'écoutant, Bauer contemplait les parois de granit qui dominaient la chancellerie. La neige avait repris et les bâtiments du campus disparaissaient peu à peu dans la brume. À côté d'eux, le lieutenant Langevin prenait des notes. Bauer se leva pour prendre congé.
˗˗ Nous allons interroger ses collègues et aussi ses étudiants, si vous n'y voyez pas d'objections.
˗˗ Aucune commandant. Je souhaite que toute la lumière soit faite sur cette disparition, répondit le recteur, en évitant son regard. Il semblait à Bauer que tout dans l'attitude de l'universitaire démentait ses propos.
Les deux policiers regagnèrent leur véhicule en traversant les pelouses enneigées du campus de l'Herdre, cette nouvelle Université, créée de toutes pièces par la Fondation Data-Spirit dans les années 2000. Ils parvinrent au Land Rover, que recouvrait déjà une épaisse couche de poudreuse.
˗˗ Drôle d'idée de créer une Fac dans un endroit pareil, murmura Bauer, comme pour lui-même, à moins de souhaiter la discrétion...
Ils prirent la route des gorges qui descendait vers Bourg-d'Oisans.
˗˗ D'abord un informaticien et un physicien qui disparaissent à l'Université Grenoble-Alpes, et maintenant Drumont, sur le campus de l'Herdre. C'est plus qu'une coïncidence...
Claudia Langevin le regardait. Avec ses joues creusées, sa barbe de trois jours et son nez aquilin, Bauer lui faisait penser à un oiseau de proie. Le commandant continuait son monologue.
˗˗ Il y a eu un précédent. Jean Verdier, un spécialiste de l'atome qui enseignait ici, disparu il y a cinq ans dans une avalanche, mais on n'a jamais retrouvé son corps... Et toi ? Tu fais partie des alumni de l'Herdre... Comment t-es tu retrouvée dans la police ?
Claudia demeurait silencieuse, fixant la route enneigée.
˗˗ Quand je me suis rendu compte de l'effet que faisait l'Université sur certains étudiants, j'ai coupé les ponts...
˗˗ Sur qui en particulier ?
Il y eut un nouveau silence.
˗˗ Laurent Delmotte, mon fiancé de l'époque, entre autres. Un jeune physicien promis à un brillant avenir.
˗˗ Et ?
˗˗ Je suis partie à Marseille, à l'école de police...
Toute la semaine, leur équipe avait effectué des recherches sur les disparus exerçant des activités scientifiques, dans les Alpes, et en Europe également. Deux disparitions de physiciens du CERN avaient retenu leur attention. Pierre Destouches en 2011, et Albert Vauthier, quelques mois plus tard. Les deux scientifiques avaient disparu lors d'une randonnée solitaire en montagne, et la brigade d'investigation de Genève avait conclu à des accidents dans les deux cas, mais les corps n'avaient jamais été retrouvés. Et puis, il y avait eu ce témoignage d'un habitant des Presles qui avait entendu à plusieurs reprises un hélicoptère, la nuit, au-dessus du massif des Allanches.
Deux jours plus tard, une cordée progressait lentement dans le couloir du diable, sous l'aiguille Grise. Claudia grimpait en tête, sur les rochers verglacés. De ses années d'études à l'Herdre, il lui était resté la passion de l'alpinisme. Ils avaient évité le centre du couloir, à cause des dangers d'avalanche. Aveuglés par les bourrasques de neige, ils avançaient avec précautions. Enfin, ils parvinrent au col. Claudia montra à Bauer la vallée que l'on devinait à leurs pieds, à travers les nappes de brouillard.
˗˗ Les Allanches, Commandant. Un des recoins les plus sinistres et isolé du massif.
Ils commencèrent la descente. On distinguait peu à peu les anciennes installations minières abandonnées. Ils longèrent des wagonnets fracassés, ensevelis sous la neige, passèrent sous les restes d'une ancienne grue, insecte de métal géant et menaçant.
˗˗ La mine a été abandonnée après l'avalanche de Noël 1951. Douze morts... Ici, et au chalet, là haut !
De son piolet, Claudia montrait une énorme bâtisse lugubre, aux fenêtres béantes, qui apparaissait de temps à autre à travers la brume. Son Sig-Sauer à la main, Bauer s'approcha de la porte de la remise que l'on avait condamnée avec des planches clouées. Il l'enfonça à coups de pieds et se glissa par l'ouverture. Peu rassurée, Langevin dégaina son arme de service avant de le suivre. Une surprise les attendait à l'intérieur. Une paroi de verre et d'acier, où un écran à plasma clignotait. Une voix féminine synthétisée se fit entendre. « Autorisation accordée pour le commandant Bauer et le lieutenant Langevin ».
˗˗ On dirait que nous sommes attendus, murmura Bauer.
Ils franchirent le passage comme par magie, sans éprouver la moindre sensation de contact.
˗˗ Bienvenue, Commandant, et vous aussi Claudia ! Je crois que vous feriez mieux de poser vos armes, cela pourrait indisposer nos surveillants.
L'homme qui venait de s'exprimer ainsi portait une blouse blanche. Il était presque chauve et de petites lunettes cerclées d'or accentuaient l'aspect sévère de sa physionomie. Bauer avait immédiatement reconnu Jean Verdier, le savant atomiste porté disparu. Derrière lui se tenait un jeune homme, veste en tweed et lunettes d'écaille, bronzé et séduisant, qui souriait au lieutenant Langevin.
Bauer jeta un coup d’œil par dessus son épaule. Quatre gardes en uniforme les surveillaient, pistolet au poing. Lentement, Bauer et Langevin posèrent leurs armes sur le sol.
˗˗ À la bonne heure, commandant ! Je vois que nous sommes entre gens raisonnables. Elle est à vous, mon cher Delmotte, rajouta-t-il en désignant Claudia.
Le jeune homme s'avança vers elle.
˗˗ Je t'attendais Claudia. J'étais sûr que tu me reviendrais, et ce jour est enfin arrivé !
Claudia s'était agrippée instinctivement au bras de Bauer. En regardant à sa droite, elle ne put retenir un cri d'horreur. Dans une cuve en plexiglas, haute de plusieurs mètres, un homme nu semblait flotter. Son corps cryogénisé était crucifié, les bras étendus, dans une posture de supplication. Bauer reconnut Pierre Schäffer, un géologue de l'Université de Strasbourg, dont on était sans nouvelles depuis 2012.
˗˗ Que voulez-vous commandant, nos chercheurs ont parfois besoin d'un rappel à l'ordre. Notre ami Schäffer a voulu nous fausser compagnie. Sa punition servira de leçon à ses collègues.
˗˗ Vous êtes un fou dangereux, Verdier !
˗˗ Croyez vous que ce laboratoire puisse être l'œuvre d'un fou Commandant ? Plus besoin de missile intercontinental avec notre station des Allanches. Les mines d'argent sont abandonnées, mais le sous-sol regorge d'uranium. Grâce aux centrifugeuses fournies par nos amis coréens, nous allons pouvoir porter le fer au cœur de l'Europe, en fabriquant notre arme ici même. Quant à vous commandant, vous partagerez dès demain le sort de ce pauvre Schäffer. Je crois que Delmotte a d'autres projets pour Claudia... Nous avons ici une équipe de psychologues capable de manipuler la volonté, rajouta-t-il avec un rire sardonique.
Soudain, le grondement de la montagne interrompit Verdier et le sol se mit à trembler sous leurs pieds. Par la grande verrière qui occupait tout le mur Nord, Bauer et Claudia virent les séracs se détacher du glacier des Allanches et entraîner dans leur chute les masses neigeuses accumulées ces derniers jours. Verdier et Delmotte s'étaient retournés et regardaient avec stupeur le nuage blanc qui se ruait vers le chalet à près de deux cents kilomètres à l'heure. L'immense verrière explosa et la dernière chose que vit Bauer fut Claudia qui volait au-dessus de lui, dans un nuage de poudre blanche. Puis ce fut le choc et la noyade.

Il reprit connaissance deux heures plus tard, dans le fracas des pales de l'hélicoptère en vol stationnaire au dessus de lui. Les secouristes l'attachèrent sur un brancard avant de le hisser à bord. Dans un coin de la cabine, Claudia était couchée, un masque à oxygène sur le visage. L'appareil s'éleva, puis plongea vers le CHU de Grenoble par dessus la crête de l'Oursière. Il n'y avait pas d'autres survivants.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Pierre Montbrand · il y a
Merci ! C'est vrai qu'il faut respecter le règlement... mais au delà du classement, il y a le plaisir de rencontrer des lecteurs bienveillants et sympathiques !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Pascal Depresle · il y a
Brrr j'en ai encore froid. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert (L'héroïne - Tata Marcelle).
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Abi Allano · il y a
Un récit bien ficelé et glaçant. Bravo!
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire authentique racontée avec beaucoup de passion ! Mes votes ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Sylvie Franceus · il y a
Bravo !
J'ai le sentiment d'être face à un très bon polar parfaitement scénarisé. La science et la fiction font la science-fiction glaçante et glaciale et le rythme de votre écriture autorise le suspense. Le couloir du diable n'est pas de bonne augure et la mine est troublante. La neige fait le reste.
Merci pour cette agréable avalanche de mots embrumés.

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Pierre Montbrand · il y a
Encore merci, Cette histoire est en fait basée sur un fait historique, l'avalanche de la mine des Challanches (le nom est un peu modifié) près d'Allemont, en Oisans, en 1951, avec un hommage à Grangé au passage, que j'admire beaucoup.
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Sylvie Franceus · il y a
Oh, alors je me suis complètement trompée... oh, je suis désolée, j'ai vraiment cru à un récit totalement imaginaire... suis je sotte... je vais rechercher des précisions sur cet évènement... j'ai maintenant envie d'en savoir plus.
N'empêche, j'aime bien vous lire. Il y a là un plaisir enrichi par vos détails et votre belle écriture.
Merci encore.
sylvie

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