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Aux sauvages planqués

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Pikkupaa

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Il m’a dit que c’était aussi pour moi, que c’était bon de se donner des défis, d’avoir un peu d’audace parfois.
Il l’a dit sur le ton du grand frère, la tête un peu penchée, ce sourire mou sur les lèvres.
J’ai voulu lui demander ce qu’il savait de moi exactement, ce qui lui permettait d’affirmer que je n’avais pas d’audace. Envie de lui dire que j’en avais eue de l’audace, et que j’en aurais encore, qu’il ne savait rien ! Et qu’est-ce que son histoire d’annonce avait à voir avec de l’audace exactement? Je lui aurai gueulé qu’il avait probablement mon âge, qu’il n’avait pas à prendre ces grands airs, j’aurais écrasé sa tête contre le bord du bureau de métal.
Au lieu de ça, j’ai eu ce rire qu’ont tous les timides et j’ai dit : « T’inquiètes ».
Assise dans ce train qui sent les poivrots de la veille, je répète au vide, jusqu’à l’absurde, tout ce que j’aurais pu lui dire, lui lancer au visage.
Repliée je ne vois plus que ma colère qui monte et me rappelle toutes les autres. Ces scènes dans les bureaux, les amphis, les couloirs, pendant lesquelles je deviens trou noir chargé de rage, cette rage face à mon obstination à n’être rien, face à cette façon de baver mes mots que je voudrais acérés, ce foutu chat dans la gorge qui fait apparition instantanée au moment de parler...
Une pluie sombre tombe sur mon dos qui se courbe, acouphène. Le monde s’est refermé.
Le silence se gargarise, je ne suis plus qu’un bouillon de frustration qui « plop » à l’acné, les larmes sans couler, cloquent sur mes joues.
Je suis un monstre prêt à la floraison, la métamorphose nous guette disait-il, j’attends tellement la mienne ! Qu’apparaissent sur mon cou, à travers ces marques qui semblent vouloir tenir jusqu’à mes trente ans, la pointe de plumes blanches...
Pour l’instant, dans mon noir duvet la voix qui s’égosille voudrait leur faire croire que c’est leur faute à tous, leur hurler qu’ils ne voient rien de ce que je suis, que silence ne signifie pas fadeur, et que s'ils pouvaient voir les remous qui agitent ce personnage terne et silencieux, les vagues les emporteraient bien plus loin qu'ils ne peuvent l'imaginer.
Oh non ils ne savent pas que mes désirs putréfiés, fossilisés, sont devenus à présent pétrole et brûlent, brûlent ! Je pourrais les voir rôtir dans ces feux...
Ce sont à nouveau mes joues qui s’enflamment, s’empourprent comme si souvent. Mais gêne et colère peuvent si bien se confondre, rougissante et les dents serrées, oh oui gare ! S’il n’y a qu’une lettre d’empotée à emportée, je la vole à la rage et dans mes ténèbres je les emporte à leur tour, je les invite à danser dans le noir et les flammes, la tempête, sabbat sauvage, tourbillonnant, où ils perçoivent enfin terrifiés, ma puissance cachée.
Sur le quai du métro je vois à nouveau. Sur les voies, des feuilles, incongrues, légères et fragiles sur le noir collant des rails. Le vent les aura emportées jusqu’ici d’une de ces stations à l’air libre un peu plus haut.
Elles font naître en moi une étrange poésie.

PRIX

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Brigitte Pradal · il y a
belle écriture, pleine d'émotion
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Zalma · il y a
Une véritable densité émotionnelle, dans ce court texte !
Une fin tout en légèreté... on aurait pu l'imaginer sombre.... joli contraste final, donc !

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Thara · il y a
J'aime beaucoup les émotions que contiennent ce texte, c'est très bien écrit. Je confirme en votant !
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