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Autre fromage, autre leçon

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Robert Grinadeck

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« Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. », Jean de la Fontaine

— Asseyez-vous, je vous accorde dix minutes.
— Bonjour, monsieur... Hé bien, je suis venu pour qu’on fixe le prix de ma production...
— Je me doute bien que vous n’êtes pas ici pour parler du temps qu’il fait !

Jacot observe son interlocuteur. Costume genre Hugo Boss d’un gris métallique. Cravate rose pâle avec pochette assortie. Silhouette d’habitué des salles de fitness. Teint hâlé manifestement entretenu dans une cabine à UV. Cheveux coupés court imprégnés d’un gel fixateur luisant. Déodorant bon marché qui confère une touche de vulgarité supplémentaire à l’air vicié de la pièce. Ajoutons, pour faire bonne mesure, un regard aussi amène que celui d’un fauve observant une proie.

Jacot décide de laisser de côté l’impression exécrable que lui fait le personnage pour se concentrer sur l’objet de l’entretien.
— Comme convenu avec monsieur Matois, je pense que nous pourrions partir sur deux euros du kilo jusqu’à cinquante tonnes, puis un euro soixante-quinze au-delà.
— Je vous rappelle que je vous ai accordé dix minutes : si vous démarrez sur des bases aussi déraisonnables, il n’y a aucune chance que nous concluions dans ce délai.
Jacot se cabre  :
— Désolé, monsieur, mais je vous répète que c’est ce qui était convenu avec monsieur Matois.
— Matois ? Connais pas !
— Mais enfin, c’est le représentant de votre enseigne. C’est lui qui m’a démarché il y a trois mois...
— Je vous dis que je ne connais pas cette personne. Vous avez un écrit qui prouve l’accord que vous prétendez avoir passé ?
Jacot a soudain l’impression qu’un espace vide dans lequel il risque de tomber vient de s’ouvrir devant lui
— Un accord écrit... Non ! Mais les choses me semblaient claires... Enfin, il doit bien y avoir dans vos dossiers une trace du passage de monsieur Matois dans mon entreprise, et aussi des engagements qu’il a pris !
— Peut-être... ou pas ! En tout cas, on ne m’a rien transmis. On avance ou on s’arrête là ?

Jacot tente de se remémorer l’entretien qui a eu lieu trois mois auparavant dans sa laiterie. Il revoit ce monsieur Matois, un type chaleureux, souriant, modeste, vêtu d’une chemise au col ouvert, d’un jean et d’un blouson de toile : tout l’opposé de l’espèce de caricature de golden-boy arrogant qu’il a en face de lui aujourd’hui. Son visiteur n’avait pas tari d’éloges sur les installations de Jacot, sur la qualité de son fromage blanc : un produit bio au vrai lait cru, moulé à la louche. Il l’avait encouragé à réaliser les agrandissements qu’il avait en vue pour développer sa production. C’était un gros investissement, mais la perspective de devenir le fournisseur d’une des plus importantes enseignes de la distribution laissait envisager un retour conséquent. En effet, monsieur Matois lui avait promis que l’on achèterait son produit à un prix qui allait lui garantir une marge bénéficiaire plus qu’honnête. Bien sûr, Jacot s’était un peu étonné que l’on ne mît pas tout cela par écrit, mais le représentant l’avait rassuré : « Quand on propose une marchandise de la qualité de la vôtre, il n’y a vraiment pas de souci à se faire. Ce serait plutôt à moi de m’inquiéter pour le cas où vous reviendriez sur notre accord. Mais je vois bien que vous êtes quelqu’un d’honnête et je vous fais totalement confiance ! ».

Jacot comprend qu’il a été piégé. Il est la victime d’une transposition à la grande distribution du scénario bien connu « gentil flic – méchant flic » : le type sympathique qui, abusant de votre crédulité, vous entraîne dans la trappe où le salopard vous crucifie. Complètement dépité, il lâche d’une voix blanche :
— Vous me proposez combien ?
— Un euro cinquante le kilo jusqu’à vingt-cinq tonnes et un euro vingt au-delà. C’est à prendre ou à laisser !

Jacot passe mentalement en revue l’ensemble de ses charges avec une pensée particulière pour les mensualités de l’emprunt qu’il a consacré à ses travaux d’agrandissement. Avec la proposition qu’on vient de lui faire, le compte n’y est pas : on atteint à peine le seuil de rentabilité, sans aucune perspective de bénéfice net. Aussi, s’accroche-t-il à un dernier espoir pour tenter de faire évoluer l’offre indigente qui lui a été présentée. En même temps qu’il se penche pour ouvrir la glacière où il a placé quelques spécimens de sa production, il lance avec un enthousiasme un peu forcé :
— Goûtez donc ça et vous me direz si ça ne mérite pas plus d'un euro cinquante du kilo !
L’acheteur l’arrête d’un geste de la main :
— Je ne mange pas de fromage !
Jacot reste bloqué dans la position qu’il a prise pour récupérer son échantillon. L’autre poursuit :
— Alors c’est oui ou c'est non ?
Jacot émet une sorte de grognement que son vis-à-vis considère comme un acquiescement. De sa main droite, l’homme fait glisser sur la table une feuille de papier imprimée, tandis que de la gauche il tend un stylo à Jacot.
— Vous écrivez lu et approuvé, vous datez, vous signez !

En même temps qu’il dit cela, il baisse le regard en direction de sa montre et sourit intérieurement en constatant que le délai a été tenu. De ce fait, il ne voit pas arriver les cinq kilos de fromage blanc qui atterrissent sur son crâne et entreprennent instantanément de dégouliner lentement sur son visage et ses vêtements. Passé un moment de stupéfaction, il se lève en vociférant :
— Non mais ça va pas ! Vous êtes complètement...

Les deux cents grammes supplémentaires que Jacot écrase sur sa bouche ne lui permettent pas d’achever sa phrase.
— Avec mes salutations fromagères ! lance celui-ci en franchissant la porte du salon de réception où s’est répandue une généreuse odeur de laitage frais qui apporte comme une note champêtre à l’atmosphère méphitique du lieu, tandis que la victime de l’assaut s’essuie la figure avec des mouchoirs en papier et contemple avec incrédulité son beau costume totalement ruiné.

PRIX

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Ode Colin · il y a
Quel horreur cet homme ! Je suis bien contente de la fin !
Tout est bien décrit, on a l'impression d'être avec eux. Bravo :-)

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Robert Grinadeck · il y a
Merci à vous, Ode.
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Carine Lejeail · il y a
Merci d'avoir réglé son compte à cet abominable bellâtre! Et texte malheureusement trop d'actualité. J'ai beaucoup aimé.
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Robert Grinadeck · il y a
Merci pour ce retour. Je viens de lire votre texte, remarquable à tous points de vue et lui ai accordé mes voix avec enthousiasme : vous trouverez mon commentaire sur la page concernée. Vous avez aimé ma fable fromagère, peut-être apprécierez-vous également ma nouvelle actuellement en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/cold-case-3. Alors à bientôt peut-être.
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Aurélien Azam · il y a
Très belle écriture, riche dans le détail sans être envahissante. J'aime beaucoup La Fontaine, la citation m'a tout de suite capté vers ce texte. La chute est... délicieuse :)
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Robert Grinadeck · il y a
Merci Aurélien.
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Gabriel Epixem · il y a
Agréable à lire. Je vote.
Peut-être aurez-vous un moment pour me découvrir aussi:)

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Robert Grinadeck · il y a
Merci Gabriel. Je vais tout de suite sur votre page. A très bientôt.
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RAC · il y a
...Et paf ! c'est la vengeance du fromage blanc ! Aura t-on une chance de lire une suite ? A bientôt...
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Robert Grinadeck · il y a
Bonjour RAC. Je ne vous réponds qu'aujourd'hui car j'ai été absent plusieurs mois. Pour répondre à votre question, non, je n'envisage pas de suite à cette historiette qui est un peu atypique par rapport à mes écrits habituels. Je suis allé vagabonder sur votre page où j'ai pu apprécier la verve et l'humour que vous développez de façon fort agréable. C'est vraiment un plaisir de vous lire, je dirais même que ça fait du bien. Cela m'a donné l'occasion de vous accorder quelques suffrages pour ceux de vos textes qui sont actuellement en compétition.
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RAC · il y a
Pas grave du tou, il n'y a aucune urgence en lecture ! Et il ne faut jamais confondre vitesse & précipitation disait un de mes anciens boss... C'est vraiment gentil de votre part d'être passé me lire ! (J'essaie en effet d'écrire des petites choses pour faire sourire dans le style le plus simple qui soit pour le commun des lecteurs qui n'a pas forcément un dico ou google sur lui...). Je suis récente sur SE donc n'hésitez pas à critiquer, je ne me vexe jamais ! Il en faut pour tous les goûts... Et à bientôt de vous lire à nouveau !
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Patrick Gibon · il y a
je fus moi-même producteur de frometon de chèvre mais heureusement jamais passé par les fourches caudines de ces fumures même pas compostées et effectivement à peine caricatural de la grande distribution. texte très allègre avec ce gentil final réjouissant!
quant à ma petite boutique, deux nouvelles - la plage et le jardin des délices- en deux finales, lecteurs et jury ttc et une magnifique BD de marsile rincedalle, création, adapté d'un de mes textes, de quoi lire si vous avez temps et envie!

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Robert Grinadeck · il y a
Bonjour Patrick. C'est avec beaucoup de retard que je vous réponds. Je suis de retour sur le site après de longs mois d'absence. De ce fait je n'ai pas pu lire ni soutenir vos textes. J'en suis désolé. J'espère avoir, à l'avenir, le plaisir de prendre connaissances de nouvelles pièces de votre main.
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jc jr · il y a
J'ai relu avec plaisir cette négociation très caricaturale. Viendriez-vous soutenir de nouveau "le bilan" en finale....
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Robert Grinadeck · il y a
Bonjour Jcjr. Je suis de retour après une longue absence qui ne m'a pas permis de vous apporter mon soutien pour la finale du GP d'automne. Mais j'ai pu constater que vous aviez été lauréat et je vous en félicite : une récompense bien méritée. J'espère que nous aurons l'occasion de poursuivre nos échanges maintenant que je suis revenu.
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Claire Bouchet · il y a
Cette leçon vaut bien un fromage en effet ! Jacot a eu raison de ne pas se laisser faire, sûr qu'il est de la qualité de sa production ! Ce TTC reflète certainement ce que grand nombre de petits producteurs vivent, voire endurent au quotidien. Un très beau texte.
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Robert Grinadeck · il y a
Merci beaucoup, Claire
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Benjamin Sibille · il y a
très réaliste; mérite de soulever un problème trop souvent éludé: et surtout une fin qui fait plaisir: merci! +5
si vous le souhaitez j'ai moi-même deux nouvelles en lice https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-source-11?all-comments=1&update_notif=1535194486#fos_comment_2919734

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Robert Grinadeck · il y a
Merci à vous.
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