Auto-stop terminus

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Image de Automne 2016
Des bruits tout autour. Certains doux et d’autres très durs. On me secoue. J’entends des « Madame » presque chuchotés et un homme qui gueule : « ça vit ? ça vit là-dedans ? » J’ai envie que cette « madame » leur réponde et qu’on en finisse ! Rien à faire, elle ne répond pas et eux, ils ne veulent pas s’arrêter. Alors j’ouvre les yeux et tout d’un coup je comprends, je comprends qu’il faut que je les garde ouverts, que c’est très important. Je pense au bonhomme Michelin, je touche mes jambes, j’essaie de plier les genoux, j’y arrive. Tout va bien ! Et pendant qu’on me transporte sur une civière, je vois quelque chose de bleu. Une statuette mutilée. On dirait La Vierge Marie. Le Requiem de Mozart résonne dans ma tête. Et j’aperçois un drap, une forme en-dessous, sans doute l’homme qui a essayé de me tuer. Pendant tout le trajet jusqu’à l’hôpital, un policier me harcèle de ces fameux « essayez de vous souvenir, Madame ». Tiens ?! Lui aussi m’appelle Madame ! Puis je me souviens et je repense comment tout à commencer, et je repense que pourtant je m’étais jurée de ne plus jamais remonter dans un camion !

Je me revois ranger mon pouce. Et merde, un camion ! Limité à quatre-vingt-dix ! Bon, ça s’fait pas de refuser, mais j’aurais préféré une Porsche. En six mois d’auto-stop, le mieux que j’ai fait, c’était une Twingo ! Non, mais vous imaginez : une Twingo ! Jaune moutarde, en plus ! Et son conducteur, un vrai raseur ! Les camionneurs, eux, ils ont beau être lents, souvent ils sont sympas. Enfin... quand ils passent pas le trajet à vous répéter qu’ils ont une couchette avec des draps propres à l’arrière. Depuis que je suis tombée sur des comme ça, je peux pas m’empêcher de sourire quand je vois écrit « Véhicules lourds » ! Comme toutes les filles qui voyagent seules, j’ai mis un anneau pour faire croire que je suis mariée. Mais y en a que ça arrête pas : « Alors, on cherche l’aventure, M’dame ?! »
Je range mon pouce, je cours sur le bas-côté et j’ouvre la porte :
— Bonjour, je vais à Marseille
Aucune réponse. Il m’a juste fait signe de monter. Il a pas l’air marrant.
— Merci
Maintenant, c’est un grognement. Tant mieux, après tout, j’en ai marre de faire la conversation. Il a carrément l’air de méchante humeur. Il touche sa vierge de temps en temps, Marie qui se retrouve pendue au rétroviseur. Ils ont toujours de ces trucs de déco, les camionneurs, j’adore, ça peut vous occuper cinquante kilomètres minimum. Faut dire qu’ils ont tous peur d’y passer. C’est pour ça qu’ils aiment bien les auto-stoppeurs, ça les aide à rester éveillés – enfin quand ils leur parlent.
— Vous avez quel âge ?
Tiens, ça change. D’habitude c’est « vous êtes en vacances ? »
— Vingt-cinq ans.
Et là il me dit : « c’est jeune, mais bon, tant pis ». Même pas le temps de rétorquer qu’il me demande si mon anneau c’est du toc. En fait, il veut savoir si je suis mariée. Non, je ne suis pas mariée. Et là ça change, là il dit « tant mieux ». Et puis il me demande si j’aime la Vierge Marie. Je suis bien embêtée, je m’étais jamais posé la question de cette façon. Je crois pas qu’elle ait eu un enfant de Dieu, ça c’est sûr. Mais alors est-ce que je l’aime ?! Non, elle m’agace à vrai dire. Donc je réponds que je ne l’aime pas. Et lui il recommence : « tant pis ».
— Mais la route, vous l’aimez ?
— Oui, oui. Tant mieux ou tant pis ? je lui demande.
— Tant mieux et maintenant on se tait !
Il allume l’autoradio : c’est le requiem de Mozart. Dommage, j’aime bien écouter la CB. Et puis un requiem à côté d’un camionneur qui fait la gueule, moi ça me perturbe. Heureusement qu’il fait jour. Je crois que sinon je me serais mise à croire en la Vierge !

Mozart n’a pas fini d’enterrer tout le monde qu’il fait déjà nuit. Tout d’un coup, le camionneur se remet à parler. Il dit que c’est bientôt la fin. « La fin du requiem ? », je lui demande. Il répond : « la fin de tout ! la fin du requiem ! la fin de tout ! » Et là-dessus, il monte le son. Les notes aiguës et les notes graves semblent se livrer un combat dans la cabine. Il accélère comme un fou et le camion quitte la route. Je me tourne vers lui pour m’assurer qu’il va réagir, qu’il a les bons réflexes. Il a le visage empourpré à force d’appuyer sur l’accélérateur ! Ses doigts sont crispés sur le volant, au point que leurs articulations sont blanches ! Toutes ces couleurs me sautent à la figure comme dans un prisme. Je détourne mon regard de lui pour savoir ce qu’il y a en face, ce qui nous attend : c’est une grande masse sombre. Je ne vois pas très bien de quoi il s’agit. On s’en approche vite. Très vite. En fait on dirait plutôt que c’est elle qui fonce sur nous, comme une météorite ! C’est un incinérateur d’ordures. J’essaie de prendre possession du volant. Mais rien n’y fait, le camionneur est presque couché dessus. Je pense à ces « tant pis », je pense à ces « tant mieux », je pense que vraiment les camions c’est pas le bon plan quand on fait de l’auto-stop, et puis je pense à la couchette, la fameuse couchette. Vite, je me tourne, j’essaie de ne pas me demander si c’est trop tard, je résiste à la tentation de regarder où nous en sommes de notre trajet vers l’incinérateur. Mozart continue. J’enjambe le dossier de la banquette, je m’empêtre dans les rideaux qui séparent la cabine de la couchette. Je hurle, je hurle aussi pour ne plus entendre Mozart, j’ai juste le temps d’apercevoir Marie qui se détache du rétroviseur, puis c’est le choc qui m’envoie au fond de la couchette. Projetée sur le matelas, je jette toutes les couvertures sur moi. Et non, les draps ne sont pas propres et non, le lit n’est pas fait et tant mieux. J’espère qu’en ressemblant au bonhomme Michelin je pourrai continuer à gambader comme lui et arborer le même sourire idiot. Puis le contre-coup. Je pars dans l’autre sens, les rideaux s’envolent, mon menton heurte le tableau de bord, je serre bien mes couvertures autour de moi, des bruits de verre, le pare-brise, et puis plus rien. Si, les voix. « Essayez de vous souvenir, Madame » et je me rappelle que je suis sauvée.

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