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Richard

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D'une douceur enivrante, ses reflets mauves ondulaient lentement devant lui. Elle se parait d'éclats dilués et diffus. Plus vive au centre, l'intensité des sillons s'affaiblissait aux extrémités. Tout autour, un noir opaque et sombre rehaussait le ballet langoureux des nuances. Couchés en longues houles, les lents remous berçaient les yeux de Jesper. Les vagues luminescentes semblaient infinies et rayonnaient au plus profond de son cœur.
Il ne pouvait ôter son regard de ce spectacle. Happé par cette chorégraphie hypnotisante, il chassa un long soupir de ses lèvres desséchées. Ses pupilles s'humidifièrent et de faibles larmes perlèrent le long de ses joues creuses.
Jesper était un vieil homme. Sa maigre silhouette voûtée ne laissait guère de place au doute. Ses guenilles trouées montraient par endroits un corps outrageusement bruni, strié par le soleil et le temps. Il essuya de ses mains rappeuses les quelques larmes qui n'avaient pas encore atteint la poussière du sol. Il n'avait pas pleuré depuis des années. Jesper était un homme fort. Il fallait être hardi pour supporter les conditions de vie actuelle. Il n'y avait pas de place pour les souvenirs et encore moins pour la nostalgie. Dans ce désert, la nature semblait prisonnière du sol. C'était impossible pour elle de s'extraire du plancher aride et craquelé. Chaque jour était un combat qu'il fallait mener mais surtout gagner. Une lutte effrénée pour la survie. Aucune place n'était offerte aux divergences de l'esprit. Et pourtant, cette danse colorée résonna en lui.
Il se revoyait enfant, le long des rives de la mer Baltique, scrutant le ciel afin de contempler les incendies stellaires. Son père, à ses côtés, lui contait les légendes du peuple Sami. Présage de mort ou souffle des baleines de l'océan Arctique, ses histoires étaient toujours empreintes d'une certaine poésie. Mais ces expéditions nocturnes étaient surtout pour la mère de Jesper. Astronome de renom, elle ne loupait pour rien au monde la saison des vents solaires. Tous les trois attendaient patiemment durant les longues nuits d'hiver les caprices du soleil. Il faisait si froid à l'époque. Il se souvenait de la morsure du vent polaire contre ses tempes, de ses doigts engourdis malgré l'épaisseur des gants. Il repensait au feu de camp que l'on éteignait afin de mieux profiter de la magnificence de la nature. Il n'avait jamais pu quitter cette terre qui le vit grandir, cette terre où il enterra parents, amis et enfants. Où pouvait-il aller ? Ici ou ailleurs, le même paysage cataclysmique s'offrirait à lui. Et le soleil semblait brûler moins fort l'âme et le corps dans cette région du globe. L'image de la sphère ardente l'arracha de ses pensées. Il revint à lui dans un sursaut exagéré. Jesper n'ayant pas croisé âme qui vive depuis plusieurs mois avait pris l'habitude de théâtraliser ses mouvements. Une façon de se sentir moins seul.
Trouver un abri avant que la nuit ne tombe redevenait sa priorité. Juste avant de continuer sur la tumultueuse route de la survie, Il posa une dernière fois les yeux au sol. Il se sentit soudainement bête. Comment son esprit avait-il pu divaguer à ce point devant les reflets arc-en-ciel de cette flaque de pétrole ? Comment cette immonde tâche avait-elle pu raviver en lui ces souvenirs dont il avait eu tant de mal à se défaire ? Oser comparer les couleurs de l'essence aux aurores boréales ? Il enjamba la marre multicolore et avança dans ce désert aride qui lui était devenu si familier.
De toute façon cela faisait bien longtemps qu'on ne pouvait plus voir d'aurores boréales dans le ciel. Ni d'étoiles d'ailleurs. Le nuage toxique recouvrant les pôles s'était chargé d'éteindre à jamais les lumières célestes.

PRIX

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Rupello · il y a
L'essence des choses ...
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Shinji11 · il y a
Fin, subtil et très bien écrit . Mes votes pour votre excellent texte .
A bientôt

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Alain Lonzela · il y a
Très bon texte qui mérite de poser les bonnes questions : que ferons nous ... après ?...
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Zouzou · il y a
le pire scénario qui puisse arriver à notre planète, il faut en parler , et vous savez le faire !
en lice avec ' De sa vie en rose ' et ' Pour le nouvel an ' si vous aimez

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Sandi Dard · il y a
Sombre réalité. ..
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Luce des prés · il y a
Un bon texte qui devrait faire réfléchir sur le comportement sordide que nous avons envers la planète !
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Dranem · il y a
Une prise de conscience aux antipodes de notre planète dévastée , mes voix !
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MCV · il y a
Souvenir d'aurore boréale dans une flaque de pétrole. L'écriture, à la fois efficace et poétique, évite le pathos. Bravo.
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Lélie de Lancey · il y a
Très beau... l'aurore boréale se dessine sous vos mots, pour finalement s’abîmer dans la flaque de pollution comme un simple jeu de reflets d'une époque définitivement révolue... Très beau ! Merci pour ce bon moment de lecture.
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Richard · il y a
Merci pour votre touchant commentaire. Vous lire fut un véritable plaisir. Je suis touché par votre analyse. C'est en effet très juste et savamment résumé.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Richard, pour cette triste réalité si savamment décrite !
Mes voix ! Une invitation à venir déguster et apprécier “Grappes de Raisins”
qui est également en lice pour le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance
et bon dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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Richard · il y a
Le gout du soleil mon cher Keith :) Merci pour votre commentaire et votre Haiku.
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