Aurore à la Croix de Belledonne

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J’ai quitté ma tour Belledonne, mon vingt-cinquième étage, il y a si longtemps de cela.
Avant-hier en fait, mais ici les heures ont été très longues, elles m’ont marqué dans mon corps et dans ma tête.
Je l’ai rencontrée sur Meetic  : Aurore est jolie, pétillante, et adore la montagne. J’ai vite aimé ce qu’elle dégage comme énergie et ses polaires chatoyantes sur les photos de son profil. Je lui ai donc un jour envoyé un message : « Viens donc me rejoindre, tout là-haut sur Belledonne ! ».
Heureusement que je n’habite pas la tour Mont-Blanc, car elle m’a pris au mot : rendez-vous le dimanche 24 juin, à midi, au pied de la Croix.
J’ai eu une semaine pour me préparer : acheter un minimum de matériel dont une belle paire de chaussures de randonnée, monter les escaliers deux fois par jour pour renforcer mon souffle, embaucher mon collègue le plus sportif pour m’accompagner sur ces sentiers qu’il connait. Depuis le temps qu’il m’en parlait, Maxime, de ses randonnées ! Il fallait de toute façon que je me lance, moi, le gars des plaines arrivé à Grenoble depuis une petite année.
Le samedi matin, je me suis levé tôt, vers 9h30. J’ai rejoint Maxime, puis via Domène, Revel, nous avons gagné le parking de Pré Raymond.
Le randonneur doit être une espèce semi nocturne, car les voitures y abondent, mais pas âme qui vive.
La montée jusqu’au lac du Crozet me paraît interminable. 1974m!
Je jette à peine un œil sur le lac, accaparé par ma souffrance.
J’ahane, et mes cuisses sont dures comme du caillou. La chaleur est forte, et je commence à comprendre les lève-tôt.
Nous repartons mais je m’arrêterais bien toutes les dix minutes. Cependant, mon compagnon de marche tient à arriver pour le dîner au Refuge du Pra et m’impose un effort continu. Il est vrai que nos barres céréalières comme nos gourdes maintenant vides ont fortement alimenté mon exploit. Le pas fragile et le regard hagard du marathonien au 42ème km, j’atteins enfin le refuge du Pra, où Maxime patiente devant une bière après avoir sprinté les dernières trente minutes. L’ambiance de colonie de vacances, et bientôt la soupe fumante, me rassérènent avant que je ne m’écroule sur ma couchette.
Dans chaque femme rencontrée (là-haut elles ne sont pas si nombreuses, mais le refuge est grand), j’ai recherché mon Aurore, qui dort peut-être là. Mais sans succès. Je m’endors avec sa photo, sur mon téléphone.
Dimanche matin, j’aurais bien fait la grasse matinée, après une nuit rythmée par les ronfleurs, si le brouhaha des alpinistes émérites ne m’avait pas réveillé à une heure indue. J’ai dû quitter les couvertures accueillantes malgré leur odeur de renfermé pour ma fine polaire inadaptée aux petits matins à plus de 2000m. J’ai prolongé au maximum le petit déjeuner jusqu’à ce que Maxime donne le signal du départ. Puis j’ai été presque content de marcher, car au moins, cela me réchauffait. Petit à petit, les rayons du soleil ont éclairé les montagnes, magnifiques, et je n’ai plus grelotté.
Les lacs du Petit, puis du Grand Doménon, après un sentier rocailleux, apparaissent. Dire que j’ignorais que du bleu, du vert et du gris, cela pouvait être aussi renversant.
Le blanc est ensuite arrivé. Je suis comme un gosse qui découvre la neige. Fin juin ! Je finis par m’enfoncer jusqu’aux genoux dedans, sous les yeux rieurs de Maxime qui, lui, suit bien les traces.
Les chaussures pleines d’eau, je ne peux abandonner la procession de marcheurs fervents, bénissant les conditions météorologiques très favorables, sur le chemin de la Croix. Je poursuis donc au risque des engelures et de l’amputation.
Et là-haut, là-haut, quand j’arrive enfin, en fin de matinée, j’embrasse cette croix, je danse avec mon collègue, je respire cet air pur et j’admire ces horizons infinis. Je cherche le nom des lacs (en bas, tout petits), des sommets, je jouis des 2926m dans une ivresse d’oxygène raréfié et de fatigue exacerbée.
J’engage la conversation avec un gars, tout aussi rouge que moi, qui regarde sans arrêt sa montre. « On en oublierait presque l’heure, non ? C’est trop beau ! »
« Oui, c’est superbe... » réplique t- il.
Nous parlons de nos pieds endoloris, de la longueur du trajet, de la gestion du retour (les névés : à faire à pied ou en glissant sur le derrière comme en luge ?).
Il était aussi novice que moi, et a à peu près mon âge. Il me ressemble presque. Je l’imagine bien devant un ordinateur, au travail et le soir, dans son studio.
Gentil, mais anxieux. Alors qu’il examine encore sa montre, je lui lance : « Mais ne vous inquiétez pas, même si la descente est longue, il fait beau et le soleil se couche tard, en juin ! »
Il se crispe un peu, et me répond : « Non, non, ce n’est pas cela...en fait, à midi, ici-même, j’ai rendez-vous avec... une copine. Cela peut paraître un peu étrange...mais bon ! Elle s’appelle Aurore. »
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Yaya · il y a
Aurore?
Vous pouvez aller faire un tour du côté des nouvelles
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/nom-d-un-chien-2

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Joëlle Brethes · il y a
Oh la coquine ! ;-)