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Aujourd’hui, j’ai fini.

J’avais perdu la notion de temps. Cela allait faire si longtemps que j’étais enfermée dans ce tombeau. Je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait au-dessus de moi. En même temps, il ne devait pas rester grand-chose.
Ma main échappa ma clé à molette. Je devais être fatiguée. Ma tête commençait à me faire mal. Mais je ne pouvais pas m’arrêter. Tout ira mieux quand cela sera fini. Je me re-concentrai sur cet écrou et finis de le fixer.
Je ne me souvenais plus vraiment de comment tout était parti en éclat. L’argent, l’orgueil, le pouvoir, l’envie, l’Homme… Tout me semblait si loin. Nous avions réussi à tout ravager. Il ne restait plus rien. Les bombes avaient transformé notre monde en poussière. Un désert immense qui rongeait la vie plus vite que la mort.
Je me tournai et regardai l’écran posé près de moi. Tout me semblait bon. J’étais contente. Cela allait enfin fonctionner. J’allais réaliser le rêve de toute une vie… Ma vie. Je poussai un soupir, et repensai à mon enfance. Si douce, si calme, si aimante, si chaleureuse, ma famille avait toujours été là pour rire et s’entre-soutenir.
Un léger tremblement décolla des poussières du plafond, qui vinrent se poser sur ma chevelure. Le chaos ne devait pas être fini. Cette guerre fut tellement violente, c’en était presque un honneur d’avoir pu y assister. Je me souvenais du bruit assourdissant qui ne voulait pas cesser, de la chaleur constante, de la fureur sur les visages, des yeux en feu, des tanks qui fondent. Je voulais oublier ces images cauchemardesques.
Mon imagination avait toujours su m’aider, en toute occasion. Très vite, j’avais compris que je pouvais créer. Je m’étais mis alors à inventer, à rêver, à fabriquer, à échafauder mille et une machines qui me traversaient l’esprit, comme des boules de neige qui me frappaient et me réveillaient un peu plus à chaque fois. Jusqu’à ma dernière obsession…

Je regardais mon invention. Elle me dégoûtait. Elle avait vu le jour à cause de notre rage, qui brûlait tout ce qu’elle avait à portée de bras. Cela me désolait. Nous étions les plus forts. Notre règne, celui des Hommes, avait réussi à détruire celui des autres. Nous avions hurlé, au milieu de l’arène, à qui nous arrêterait. Fiers, élégants, indomptables, héroïques, nous étions les meilleurs. Mais lorsque notre dernier ennemi était arrivé, notre tête avait cogné le sol, répandant un long filet rouge sur le sable propre. L’Homme était devenu l’ennemi de l’Homme. Néanmoins, aujourd’hui, tout était différent. Ma machine allait tout régler. Cette folie meurtrière ne pourrait plus me faire de mal. Tout allait s’arranger. Mes yeux, emplis de tendresse, bercèrent cette sombre utopie qui grandissait en moi depuis si longtemps. Ma machine allait tout régler, et cet amas de fer, de fils, de plastique, de clous, d’adaptateurs, d’hétérostructures, de lampes, de boîtiers, de modules allait me donner ce que je voulais. Ce que je n’avais pas eu, au contraire des autres. Cette chance qui m’avait échappé à de nombreuses reprises au cours de ma vie.

Mon bunker n’était pas très grand, mais suffisant pour y loger tous ceux que j’aimais. Ma salle, mon repère, l’endroit où reposait mon invention était dans la partie sud de mon abri. Éloignée de tout, je pouvais m’y reposer, seule, réfléchir et travailler. Mes mains pouvaient exprimer ce que je n’arrivais pas à dire.
Je me levai et dépoussiérai mon pantalon. Je me dirigeai vers ma table et pris ma bouteille d’eau. Mes yeux se promenèrent dans ma pièce. La faible lueur de ma lampe éclairait légèrement mon mobilier. Un lit, une table, un lavabo, une chaise, des photos, ma famille encadrée, accrochée au mur, mes amis, posés sur la table, une porte, rouillée, fermée, la clé perdue.
Tout était perdu. La porte, bloquée pour l’éternité depuis cette journée. Cette solitude qui ronge un Homme comme une maladie. Quand on a tout perdu, que nous reste­-t‑il ? Une cascade d'émotion qui nous coule et nous plonge dans ces rêves sans fin.

Il ne faut pas grand­-chose pour tout perdre.

Une journée.
Une sirène.
Un cri, long, indistinct, strident.
Un visage crispé par l’horreur, qui se multiplie.
Un ordre.
Un tour de clé dans la serrure.
Une porte fermée pour l’éternité.

Ma machine était finie. J’attachai mes épais cheveux, et appuyai sur le bouton. Les lampes s’allumèrent. L’écran s’activa. Les boulons tremblèrent. Les murs frissonnèrent. La chaise s’écarta. La poussière tomba des visages figés des photos. La lumière de la lampe fut recouverte par l’éclatante lueur rouge de ma machine. Un soleil couchant venait de naître dans mon repaire.

La fin de la journée s’approchait.
J’allais enfin avoir ce dont je rêvais.
Mon invention allait me donner ce que je voulais.
Cette obsession qui m’avait nourrie depuis tout ce temps.
J’allais rejoindre ceux que j’aimais.
J’allais quitter cette solitude étouffante.

Un dernier regard sur les portraits statiques. Un dernier sourire. Une larme sur ma joue, les mains sur la poitrine, je me laissai tomber dans la bouche béante de ma machine, mon élastique lâcha mes cheveux.
Une douce chaleur m’envahit. J’entendis le doux son de leurs voix. Je retrouvai la tendre couleur du soleil un matin de printemps.
Dans un élan de cette triste joie que ne connaissent que ceux qui l’ont vécue, une phrase s’échappa de mon corps :

— Au revoir là­-haut.

Aujourd’hui, j’ai réussi.

 

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo pour ce prix !
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Pherton Casimir · il y a
Bravo ! Un prix bien mérité !
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JACB · il y a
Félicitations LUCIA.
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Fred Panassac · il y a
Un grand bravo Lucia pour le Prix du Jury !
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce Prix du Jury, Lucia !
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Keith Simmonds · il y a
Mes votes pour cette Finale bien écrite, sombre et déconcertante ! Bonjour Une invitation à venir jouir du parfum et de la lumière de mon haïku, “Éclats de lumière”, qui est en Finale pour le Grand Prix Printemps 2019 ! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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Fred Panassac · il y a
Un drame post-apocalyptique poignant et bien sombre avec une fin mystique. Un bel écrit, mes encouragements !
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Bozlich · il y a
Félicitations pour avoir atteint la finale. J'ai voté. Mon histoire "L'étrange histoire de Frank et son ami monsieur Stims" est aussi en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-etrange-histoire-de-frank-et-son-ami-monsieur-stims

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JACB · il y a
Un peu triste cette histoire mais elle ne manque pas de poésie et c'est plutôt bien écrit. Bonne chance Lucia.