Augustin et Camila

il y a
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Il se faisait tard. La plupart des clients du bar étaient partis les un après les autres. La pièce était désormais déserte ou presque, mais toujours enfumée, de sorte que nous avions l’impression de pouvoir discuter sans être à découvert. Nous étions nimbés d’une sorte de nuage, ce qui, à n’en pas douter, allait nous pousser à la confidence. Nous buvions lentement, nous avions envie de nous attarder. En fait, nous sentions depuis l’après-midi qu’Augustin voulait nous dire quelque chose. Il ponctuait certaines paroles banales et anodines d’un silence qui nous mettait mal à l’aise, et qui laissait deviner qu’il n’avait pas encore abordé le sujet, celui qui le minait. Car il était dévasté, nous le sentions ; mais dans notre virile amitié, nous avions, comme à notre habitude, égrené nos plaisanteries vachardes, scrutant notre entourage avec ce brin de cynisme que nous aimions partager tous les trois.
Augustin dit tout à coup : « Demain, Camila aura 120 ans. »
Une torpeur gluante empâtait sa voix. Je ne comprenais pas pourquoi cette nouvelle lui causait un tel chagrin. Sa femme allait avoir 120 ans, il en avait 125 : pourquoi cela le rendait-il triste ? Ils avaient de belles années devant eux, comme nous tous d’ailleurs, puisqu’en 2056, le laboratoire Gordnett, un célèbre laboratoire de Montréal, avait mis au point un traitement qui permettait d’allonger la durée de la vie jusqu’à 400 ans.
À 125, 130 et 132 ans, nous étions trois jeunes hommes, Augustin, Ivan et moi.
Je ne comprenais toujours pas la cause de son désarroi, qui avait gangréné cet après-midi paisible que nous avions passée tous les trois, et qui pesait maintenant sur cette soirée.

Sa voix se fit plus basse : « Vous souvenez-vous de cet autre bar où nous allions il y a quelques années, et qui changeait souvent de nom et de propriétaire ? »
Oui, bien sûr, nous nous souvenions, et nous aurions continué à nous y rendre s’il n’avait pas définitivement fermé ses portes.
« Quand Camila était malade, il y a déjà soixante ans, continua Augustin, je m’y rendais souvent tout seul, le soir, car ma vie était bien triste. Les médecins m’avaient dit qu’elle ne s’en sortirait pas. Le propriétaire de l’époque, Juan, m’était devenu familier, beaucoup plus qu’à vous, qui ne veniez que quand nous étions ensemble. Parfois, en fin de soirée, il fermait son rideau et me faisait venir dans son arrière-cuisine pour continuer à me servir des verres. Dans cette pièce, il flottait une atmosphère indéfinissable. J’ai tout de suite compris qu’il y avait de la magie. Cette magie ne transparaissait pas dans le bar lui-même, mais là, dans ce petit lieu confiné, elle palpitait dans l’air, j’en avais la certitude. J’ai longuement questionné le propriétaire. Il a fini par m’avouer qu’il avait en effet des pouvoirs, mais qu’il ne les utilisait plus, car sa magie avait parfois eu des conséquences fâcheuses qu’il n’avait pas maîtrisées. Mais, me voyant si triste devant la mort annoncée de Camila, il m’a offert un vœu. Tout heureux et empressé, je lui ai demandé, sans réfléchir, que Camila ne meure que le jour de ses 120 ans. Ça me paraissait un très bel âge, à l’époque. La suite, vous la connaissez : Camila a guéri miraculeusement, les médecins n’ont jamais pu expliquer cette guérison inespérée. Nous avons vécu dix années de bonheur, amplifié par la conscience d’avoir failli être séparés par la mort. Puis, le laboratoire Gordnett a diffusé ce comprimé, qui peut nous faire vivre jusqu’à 400 ans. Depuis, je vis avec ce secret au fond de moi : je sais qu’à cause de mon vœu, Camila va mourir très jeune. C’est demain que je la perds. »

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Fabienne Maillebuau · il y a
Très belle imagination qui tient de la science fiction et du romanesque, une chute inattendue! Mon vote Liza!
Je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-son-dune-voix.
Merci Liza!

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Fred Panassac · il y a
Un conte au déroulement inattendu, dans le genre SF et fantastique, très bien écrit et dont il émane une grande force mélancolique. Une réussite prenante malgré sa brièveté.
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Charlotte Leclercq · il y a
Très beau texte. En seulement quelques mots, on est complètement transportés
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Paul Marie · il y a
bref mais efficace, j'aime beaucoup, bravo
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Mireille Bosq · il y a
Quel avenir! et qu'en serait-il des ressources de la planète pour nourrir tout ce monde, car question peuplement ça en ferait des foules?
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Joëlle Brethes · il y a
Pauvre Augustin... Mais après tout, Camilla serait morte bien plus tôt sans ce vœu "malheureux" ;)
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Liza GEORGELIN · il y a
Exact, je n'avais même pas pensé à ça!
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Isadora90 V · il y a
quelle imagination ! j'adore ...
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Liza GEORGELIN · il y a
Merci !
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Keyvan Sayar · il y a
Très chouette histoire !
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Liza GEORGELIN · il y a
Merci!
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Chantane P. · il y a
Étrange histoire... mais je veux bien vivre jusqu'a 400 ans quoi que !
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce moment...bravo
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Liza GEORGELIN · il y a
Merci à vous !

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