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Aubade d'un marin breton, par grand vent

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La marche le long de cette côte bretonne escarpée, devenait pénible. Le vent soufflait si fort, qu’il l’a repoussait en arrière. Elle n’avançait plus, épuisée, elle se laissa choir au milieu de la bruyère parfumée. C’était agréable, la bourrasque au ras du sol se transformait en une caresse sensuelle. Un regain de bonheur l’envahit. Elle voulait rester là. C’était sans compter sur la fantaisie climatique de la côte ouest. Soudainement une brouillasse la glaça. Les autochtones appellent cela, le crachin. Obligée de rendre les armes devant l’intempérie, elle courut se réfugier dans la petite maison qu’elle avait louée. La nuit tombait, la pluie redoublait, l’humidité la transperçait. Quoi de mieux que de préparer un bon feu. La propriétaire, prévenante avait tout organisé. L’âtre était prêt. Le lendemain matin, beau temps, elle reprit ce si joli chemin. Le surlendemain, elle repartait toujours sur le même itinéraire. La promenade durait une petite heure, quelque fois elle emmenait dans son sac à dos, une petite collation. Après une dizaine de jours, connaissant parfaitement son itinéraire, elle repartait munie de sa lampe frontale au crépuscule. Chaque coin, recoin, lui était devenu familier. Le bruissement des ajoncs, l’odeur des embruns sur les bruyères guidaient ses pas. Sans les voir, elle savait où elle se trouvait, et le lendemain matin, la moindre nouvelle pousse, l’émerveillait. La propriétaire, Gwennan était devenue une amie discrète, bienveillante. Au retour de ses promenades nocturnes, la nuit tombait vite en ce mois de février, quelques fois, elle avait la surprise de trouver devant sa porte, une casserole de soupe encore tiède, ou des galettes enveloppées dans un torchon blanc, toujours une petite attention... Avait-elle peur qu’elle ne se nourrisse pas ? Elle paraissait tellement frêle, pâlotte malgré sa trentaine, elle marchait un peu voutée. Certains soirs, elle l’attendait avec un panier aux senteurs de pain chaud ou de gâteaux. Les premières fois, cela agaçait Stéphanie, elle souhaitait restée seule. Si elle avait choisi cet endroit, c’était pour une sorte de retrait du monde. Un stand-by, une rupture du temps, mais devant tant de gentillesse, elle lui ouvrait bien volontiers sa porte mais aussi son cœur. Gwennan comprenait ce besoin de solitude et elle ne s’éternisait pas. Sur le seuil en partant, elle lui avait demandé plusieurs fois :
-Avez-vous vu, Yann Le Gueredec ?
Elle secouait la tête, ne s’en préoccupait pas. Les jours passaient au même rythme. Promenades côtières matin et soir, quelques fois elle allait au village à bicyclette, pour le ravitaillement, sinon elle remettait une liste, et la propriétaire lui apportait ce dont elle avait besoin. Lorsque le temps était vraiment mauvais, Stéphanie s’installait au coin de la cheminée, prenant un livre au hasard dans la bibliothèque, elle passait un bon moment. Sa dépression se dissolvait au fil de ses instants de bonheur. Son attention avait été attirée par un livre, pas bien épais, un peu tordu, comme maltraité. Le titre évocateur l’avait grisé : « Les lavandières de la nuit » Kannerezed noz, selon la légende bretonne, les lavandières sont des êtres surnaturels... Cette lecture la fascinait à tel point que le livret l’accompagnait dans ses promenades, elle le relisait avec le même plaisir. Comme un toc, elle ne pouvait s’en passer, se surprenant même à l’ouvrir au hasard, et réciter la page qu’elle connaissait par cœur. Un soir, elle ne le retrouva pas dans sa poche, il avait dû tomber lors de sa ballade. Elle pensa ne pas trouver le sommeil, tant l’absence la traumatisait. Dès l’aube, un son aigrelet la tira d’un profond sommeil. Elle crut rêver, mais le son puissant, mélancolique et gai à la fois, retentissait de plus belle. Elle se précipita à l’embrasure de la porte, sans prendre garde à sa tenue et ne put s’empêcher de retenir un cri. L’homme était là, bien campé sur ses jambes écartées afin de résister au vent, qui ce matin soufflait très fort. De sa casquette vissée sur la tête, s’échappait des boucles blanches comme sa barbe. Il soufflait dans une sorte de hautbois, elle reconnut une bombarde. L’homme se balançait de droite à gauche au rythme de sa musique. Il joua un bon moment, elle resta là pétrifiée, à le dévisager. Il était âgé d’une soixantaine d’années ! Peut-être. Quand il s’arrêta de jouer, il sortie de sa poche le livre, lui tendit sans sourire, seuls ses yeux clairs plissés, lui souriaient. Elle ne put le remercier car il avait déjà tourné les talons. Elle criait :
- Revenez! Je veux vous remercier, Voulez vous boire un café ?
Elle rentra tristement serrant le livre sur son cœur, pensant qu’elle ne le reverra pas. La journée fut longue, il ne quittait pas ses pensées. Son cœur s’était réveillé, comme une adolescente, elle trépignait d’impatience, elle se surprenait à créer des scénarii, les plus ridicules les uns des autres. Elle voulait tant le revoir. Le lendemain matin, l’aubade retentit, le surlendemain et encore chaque jour à l’aube, l’homme était là... chaque matin. Elle aussi était là, folle d’amour pour son marin breton, qui lui, repartait sans un mot. Elle en avait parlé à Gwennan. C’était Yann Le Gueredec un vieux loup solitaire, son bateau avait coulé lors d’une tempête, il était le seul rescapé. Il avait perdu tous ses marins, depuis il vivait, non loin de là, en ermite. Gwennan ne désespérait pas qu’un jour il rende visite à ses locataires. Elle était heureuse, qu’il est choisi cette locataire là. Sept heures, elle le guettait, il n’eut pas le temps de porter sa bombarde à ses lèvres, qu’elle se jeta sur lui, lui écrasa sa bouche sur son visage ridé, et le serra si fort, qu’il fut déséquilibré. Ils roulèrent par terre, là sur les cailloux. Dans un souffle, elle murmura... Viens boire un café. Il sourit et sortit de sa poche une bouteille qui n’avait pas éclaté dans le choc, et lui souffla à l’oreille... J’ai apporté une bouteille de Chouchen!

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Jfjs · il y a
Merci pour ce voyaga-balade en Bretagne.
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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci à vous , de vous être laissé ..... embarqué sur la cote
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Françoise Grand'Homme · il y a
Avec un goût de légendes bretonnes.
Tous les ingrédients y sont rassemblés.

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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci Gouelan, ravie de vous avoir emmené, le long des cotes bretonnes
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Françoise Grand'Homme · il y a
Un petit tour sur ma page sablée en coup de vent ? ;)
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Françoise Grand'Homme · il y a
Une côte familière pour moi. Elle m'apaise.
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Topscher Nelly · il y a
Jolie balade en Bretagne.
Mon texte si vous le souhaitez:http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci c'est très gentil
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Yasmina Sénane · il y a
J'ai adoré : j'aime tellement la Bretagne !
Je vous invite sur ma plage avec grand plaisir.

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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci ! avec plaisir ....sachant que tout peut arriver !
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Yasmina Sénane · il y a
Je viens de me rendre compte que j'ai écrit plage au lieu de page ! "Lapsus" révélateur ;-)
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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
et bien !Yasmina j'étais heureuse de l'invitation sur la plage mais sur la page c'est presque mieux, car je peux y aller plus rapidement...
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Geraldine · il y a
Une fois de plus grâce aux descriptions très réalistes on entre très vite dans l'histoire, féliciations
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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci! je suis heureuse que ayez fait une belle balade sur la lande Bretonne ...
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Demens · il y a
Ah la Bretagne, son crachin, ses marins... Et son Chouchen... Histoire sympa et bien écrite. Mon soutien.
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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci Demens ......et si vous "trainez" un peu du coté des fest-noz ou des fest-deiz ....rencontrerez-vous peut être notre nouveau couple!
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Zouzou · il y a
...oh , merci de m'avoir entrainée dans votre belle Bretagne , où , à Perros Guirrec j'ai tant aimé jouir du dentier des Douaniers ! mes voix
si vous les aimez , dans le même prix : " A l'aube " et " Aux lueurs du jour "

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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci pour ce partage et bonne chance à vous
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Jean Jouteur · il y a
Une très agréable ballade sur ces falaises bretonnes que j'aime tant. Vous les décrivez bien, j'étais avec vous. Par pudeur, et pour ne pas déranger, je vous ai laissé à l'aube de votre rencontre.
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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci jean ....mais je crois bien avoir a vu les ajoncs frissonner.... le vent, ou vous ?
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Jean Jouteur · il y a
En fait , j'étais caché dans le vent :) Fou, ce que le vent peut transporter !
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe histoire bien écrite et bien menée ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” ( qui est en FINALE ) si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne soirée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Adriana · il y a
C ' est votre prénom Anita, celui de ma mère qui m ' a attirée vers vous , je ne le regrette pas , vous avez toutes mes voix et j ' ai adoré l ' histoire de votre héroïne un peu sauvage mais si chouette .Le cadre les embruns ...on croit y être. .Allez voir la Sidonie de mon ami Pecorile elle vous amusera .
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Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
merci ,Anita est le prénom donné par ma grand mère Antonia, que nous appelions tonina, de biens jolies sonorités italiennes...je suis ravie de vous avoir emmené sur la cote bretonne, qui peut réserver bien des surprises....Sidonie est le nom d'une arrière grand-mère de mes enfants ....une adorable bretonne !j e vais donc allez à la rencontre d'une autre Sidonie, avec plaisir
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Adriana · il y a
La vie est incroyable , ma grand-mère s ' appelait aussi Antonietta femme très dégourdir, la "nonna" mon grand père aux yeux bleus était lui très doux on l ' appelait "nonnino"avec un diminutif "ino" : gentil , gracieux. Mes origines sont donc bien italiennes mais un mari pur sang auvergnat.
Merci pour Pecorile, vieil ami en clinique en ce moment ,il est plein d ' humour malgré son état, il a besoin d ' être aidé moralement

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