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La rue était quasi déserte. À cette heure là, la plupart des gens étaient déjà rentrés chez eux. Vingt heures, c’était pile le début du journal télévisé. Et c’était précisément à ce moment que sa femme s’était aperçue qu’elle n’avait plus de lait. René pestait intérieurement. Obligé de se rhabiller et de ressortir, et pour aller chez l’épicier du coin. Avec le froid qu’il faisait, en plus ! Pouvait pas fermer à une heure normale, celui-là ! Et sa femme, elle n’aurait pas pu se rendre compte avant qu’elle n’avait plus de lait ! Décidément, depuis qu’ils étaient à la retraite, elle oubliait tout. Et ça ne s’arrangeait pas. Si seulement elle pouvait l’oublier lui...
Enfin, en se dépêchant un peu, il en avait tout au plus pour un quart d’heure. Il appuya vigoureusement sur sa canne, tourna au coin de la rue... et percuta le jeune homme de plein fouet. Il évita de justesse la chute en se rattrapant au bras du garçon. Ce dernier le saisit par le rebord de son veston et le tira en avant. Le souffle coupé, René réussit à se stabiliser péniblement. L’air très ennuyé, le jeune homme s’excusa et lui demanda si tout allait bien. Il était sincèrement désolé, mais il n’avait pas vu René arriver. Retrouvant ses esprits, René lui fit un petit signe de la main pour lui dire que ça allait. Le jeune homme sembla hésiter un instant, puis reprit son chemin. René constata avec amertume qu’il ne se retournait même pas. Vraiment, les jeunes ne respectaient plus rien ! Reprenant peu à peu son souffle, René rajusta le col de son veston, qui lui parut soudain bien léger. Saisi d’une brusque angoisse, il fouilla fiévreusement ses poches intérieures et découvrit avec horreur que son portefeuille avait disparu. Il avait du tomber lors du choc. Il scruta le trottoir autour de lui, allant même jusqu’à regarder dans le caniveau. Rien ! Pas l’ombre d’un portefeuille. Et en une fraction de seconde, il comprit : le jeune homme venait de le lui voler ! C’était tellement évident. Comment avait-il pu être aussi naïf ? C’était un grand classique, un coup que tout le monde connaît. On vous bouscule au coin d’une rue, on profite de la confusion pour vous faire discrètement les poches et on disparaît avec son butin après vous avoir fait de plates excuses. Furieux, René fit volte-face et aperçut avec stupéfaction son voleur, à cent mètres de là, qui discutait avec une dame devant l’entrée d’une bouche de métro. René était sidéré. Quel culot ! Non mais quel culot ! Il ne manquait pas d’air, celui-là. Il venait à l’instant de le dépouiller et il ne prenait même pas la peine de se cacher. Et bien, il n’aurait pas affaire à un ingrat. René fonça droit sur lui, aussi vite qu’il le pouvait. Le jeune homme lui tournait le dos et tendait le bras devant lui, semblant indiquer son chemin à la dame. Puis il sortit son portable de sa poche et composa tranquillement un numéro. Il appelle un de ses complices, pensa René, fou de rage. Il va lui raconter comment il vient de réussir à piquer le portefeuille d’un pauvre retraité. Attends, tu vas voir ! René rejoignit le garçon au moment où il s’engageait dans les marches descendant au métro. D’un geste brusque, il l’attrapa par l’épaule, le fit pivoter sur lui-même, et brandit sa cane en hurlant. L’air effaré, le jeune homme eut un brusque mouvement de recul, fit un pas en arrière et bascula dans l’escalier. René eut l’impression que sa chute durait une éternité. Comme ces scènes au ralenti qu’on voit parfois dans certains films. Au bas de l’escalier, le corps du jeune garçon s’immobilisa, face contre le sol. Il ne bougeait plus. Il est mort, pensa René avec horreur. Je l’ai tué ! Tout ça pour un malheureux portefeuille usé qui contient à peine dix euros, quelques vieilles photos et deux ou trois cartes plastifiées. Effaré, envahi par un sentiment de panique irrépressible, René tourna le dos à la scène et fila, le cœur battant à tout rompre. Ses jambes flageolaient tellement qu’il s’attendait à s’affaler de tout son long à chaque pas. Ce n’est qu’en arrivant devant chez lui qu’il fut de nouveau en mesure de réfléchir. Qu’allait-il faire ? Ne rien dire ? Appeler la police et tout leur raconter ? Après tout, ce n’était qu’un accident. Il n’avait fait que se défendre. Il n’avait pas voulu qu’une pareille catastrophe arrive. Ce qu’il voulait, c’était juste impressionner suffisamment son voleur pour qu’il lui rende son bien. Il décida qu’avant tout, il fallait qu’il en parle avec sa femme. Elle était peut-être du genre casse-pieds (c’était le moins qu’on puisse dire...), mais, en général, elle était plutôt de bons conseils. Mécaniquement, il poussa la porte d’entrée de l’immeuble et s’engagea dans l’ascenseur. Il ne parvenait pas à effacer de son esprit l’image du jeune homme, allongé au bas de l’escalier, probablement mort. Et par sa faute ! Quelqu’un avait dû le trouver et appeler les pompiers. Où la police. Cette idée le fit frémir. Arrivé devant la porte de son appartement, il tenta d’introduire la clé dans la serrure mais ses mains tremblaient tellement qu’il n’y parvint pas. La porte s’ouvrit brusquement et sa femme apparut dans l’encadrement. Encore sous le choc, René essaya de lui parler pour lui expliquer ce qui venait de lui arriver mais il était incapable de prononcer une phrase cohérente. D’un geste, sa femme l’interrompit :
— Je sais, dit-elle.
— Quoi ? parvint enfin à dire René dans un souffle.
— Comment ça, quoi ? Mais ton portefeuille, voyons ! Tu l’as oublié sur la table en sortant. Décidément, tu ne t’arranges pas, mon pauvre René !

PRIX

Image de Printemps 2019
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Mathieu Kissa · il y a
Une histoire de chutes ! bien écrite et (malheureusement) vraisemblable. Tous mes voeux de rétablissement au jeune homme.
Et une pensée pour René qui n'a peut-être pas fini d'en entendre parler à la maison...

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V. H. Scorp · il y a
Un très grand merci!
Excellente soirée!

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De margotin · il y a
J'ai aimé ma lecture et vous invite à découvrir douce hirondelle.
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V. H. Scorp · il y a
Merci! Mes voix pour vous.
Bon dimanche!

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De margotin · il y a
Merci beaucoup
Douce nuit à toi!

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Artvic · il y a
Une chute qui laisse à chacun de nous d'imaginer une suite , le temps que René reprenne ses esprit tout de même !! ;) bravo ! +5
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V. H. Scorp · il y a
Un grand merci!
Très bon dimanche!

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Jean Calbrix · il y a
Il reste à espérer que le jeune homme n'a pas trépassé ! Bravo, V. H. Scorp, pour ce TTC qu'on ne lâche pas d'une semelle ! +5
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V. H. Scorp · il y a
Un grand merci!
Bonne soirée et bon week-end!

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Christopher GIL · il y a
ah, des fois notre intuition nous joue des tours! Mes voix pour votre histoire plaisante à lire et bien menée! :)
j'ai une texte De Vinci si ça vous tente!

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V. H. Scorp · il y a
Merci! Mes voix pour vous.
Bonne soirée!

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RAC · il y a
Même si on s'atttend à la chute c'est très bien écrit...Et il est mort ou pas alors ? Vous faites une suite ?
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V. H. Scorp · il y a
Bonjour et merci pour votre gentil commentaire.
Je ne ferai pas de suite, donc à chacun d'imaginer sa propre fin.
Bon dimanche!

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RAC · il y a
Ok...Alorsà bientôt pour découvrir un nouveau texte chez vous. A+++
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Zouzou · il y a
pousser la porte d'Alzeihmer...et tout peut trébucher ! mes voix
en lice Poésie avec ' ' Cataclysmal ' si vous aimez

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V. H. Scorp · il y a
Mes voix pour votre fort joli poème.
Merci et bonne soirée!

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Zouzou · il y a
Merci .... belle soirée à vous aussi !
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Laurent Martin · il y a
Je me doutais de la 'chute ' 😋mais c'est toujours efficace ce genre de drame gratuit malheureusement...
Vous avez mes voix

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir et soutenir mon oeuvre:

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson

Laurent

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V. H. Scorp · il y a
Mes votes pour vous.
Merci et bonne soirée!

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Hervé Mazoyer · il y a
Le texte se lit bien sans angle vraiment saillant et puis elle tranchante et aiguisee arrive la chute....elle fait froid dans le dos et donne du corps a votre texte. Mes voix pour vous.
Vous etes libre si vous le souhaitez de venir lire ou non mon texte. A la seule condition qu il vous plaise vous pourrez le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1?all-comments=1&update_notif=1550941486#fos_comment_3362812

Amicalement.

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V. H. Scorp · il y a
Mes votes pour vous.
Merci et bonne soirée!

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Michel · il y a
Triste réalité. La folle du logis nous joue bien des tours au fur et à mesure que l'âge avance. Séquence bien menée.
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V. H. Scorp · il y a
Un grand merci.
Bonne soirée!

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