Au risque d'un baiser

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L'envie d'écrire, de raconter des histoires, m'a toujours animé, dès l'enfance. Peut-être pour me préparer à regarder le monde d'un peu plus haut. Aussi, j'écris, je compose, j'interprète  [+]

Image de Printemps 2021
J’avais installé mon Tipi dans la forêt, en face de notre bâtiment, au T4D. Une belle tente jaune et rouge, avec une fenêtre et une porte d’entrée à fermeture éclair. Ainsi, depuis le balcon, je pouvais surveiller si les hommes de la tribu des Fougères s’aventuraient à y pénétrer. Mon arc était prêt, et je leur aurais décoché une de mes flèches capables de transpercer un bison. Les hommes des Fougères, on s’en méfiait, c’était des voleurs de vélo, des pauvres crasseux, mal fagotés, avec le nez plein de morve. Ils trainaient dans les environs le jeudi après-midi. Nous étions sept Indiens de la cité de la Butte, toujours aux aguets, et nous aurions bien tenté une belle bataille au corps à corps et à mains nues. J’étais Cochise, le guerrier. Un peu maigre, timide, mais on m’appelait Le nerveux. Ceinture jaune de judo, j’avais cette réputation depuis que j’avais mis sur le flanc notre prof de judo, Mademoiselle Aguilerry, ceinture noire. Elle avait voulu vérifier ma nervosité et je ne m’étais pas laissé faire. La peur de me prendre un Ippon. Je l’avais couché sur un Ō-soto-gari, un balayage. Au fond, je n’aimais pas vraiment la bagarre, mais fallait pas me chercher.

Mon copain Martino habitait à deux bâtiments, au T3C, c’était Jéronimo. Ou Momo. Nous nous retrouvions, couteau entre les dents, prêts à scalper le premier étranger : mort ou vivant. Erika, rebaptisée la Squaw Leïka – cadeau du grand esprit – s’était jointe à la tribu. Faut dire qu’elle était sacrément jolie, avec ses grands yeux caramel, sa silhouette fine, on devinait le début de ses tout petits seins. Sa mère, une belle grande femme d’origine allemande, avait une réputation de légèreté qui chatouillait les désirs d’escapade des Papas de la cité.

Nous n’envisagions rien de précis, si ce n’est qu’elle était là, Leïka, sous la tente, avec son accent germanique, sa douceur, son audace. J’avais envie de lui prendre la main, des fois, de lui donner un bisou sur la joue, des fois. Mais Martino déboulait avec son faux cheval con et gâchait tout en nous donnant des lianes à fumer. Ça empestait la liane sous la tente.

Ma sœur m’avait dit que si un garçon et une fille s’embrassaient, un liquide sortait de la bouche du garçon et c’est comme ça qu’on pouvait attraper des bébés. J’avais confié ce secret à tout le groupe lors d’un calumet de la paix. Martino avait haussé les épaules d’un air de dire : on s’en fout.
Leïka n’avait pas compris le « attraper des bébés ». C’est quoi ? Rien, c’est des mensonges, elle est folle ma sœur.
Des fois, je ramenais des bonbons avec les sous que j’avais volés dans les poches de mon père. « Je sais pas quoi en faire de la mitraille, ça troue les frocs ! » qu’il disait en râlant. J’apportais des roudoudous, des souris au caramel, du lait concentré sucré Nestlé. Leïka adorait les bouts de Zan. Moi j’aimais les carambars.

Donner un baiser sur la bouche, ça m’intriguait et ça me faisait peur. Peur de commettre un péché. Bah, on pourrait toujours aller voir le curé et demander pardon à Dieu en récitant vite fait un « Je vous salue Marie », ou autre chose. J’avais déjà testé en me confessant dans la petite guérite : « J’ai refusé de vider les poubelles, je n’ai pas voulu fermer les volets, j’ai dit des gros mots. » Et hop, un Autre Père !

Et puis, un jour de juillet, je ne sais pas ce qui lui a pris, mais Leïka nous a lancé le défi de nous embrasser sur la bouche un par un, en file indienne. Elle avait sûrement compris notre envie d’essayer, pour voir, pour goûter. Bouboule s’est sauvé aussitôt en courant. Martino est monté sur son cheval imaginaire à dos nu, en poussant des Ya ! Ya ! très aigus, et il est parti chercher des lianes. On est resté à cinq, devant la tente, on en menait pas large. Au point que j’étais à deux doigts de faire pipi dans mon short. Si ma sœur avait été là, elle m’aurait encore balancé un truc du genre : « tu parles d’un guerrier à la marshmallow ! »
Elle est mauvaise ma sœur.

Quand mon tour est arrivé, je tremblais horriblement des genoux, je me suis accroupi, et j’ai fermé les yeux. Pas longtemps. Elle m’a souri et elle a penché sa tête et nos lèvres se sont rencontrées. Pas longtemps. Un tout petit bruit de douceur sucrée. Une plume de bisou avec un goût de zan. Le cadeau du Saint-Esprit.

Le lendemain, j’ai tout raconté à mon copain Ledru, mon voisin de table dans la classe. J’ai détaillé les événements : la file indienne, la peur, le baiser doux comme une plume, le goût du zan. Avec la fierté d’avoir osé. Un guerrier que j’étais, moi ! Pas un marshmallow à la gomme ! Il n’y a pas trop cru, un poil moqueur, le Ledru. Et puis, d’un seul coup, il m’a dit : ben on a qu’à essayer tous les deux ?
J’ai refusé, j’ai cru que j’allais me faire pipi dessus. Il a insisté. Et puis dac, au bout d’un temps, on a tenté. Pas longtemps hein. Il a penché sa tête rougeaude vers moi, et paf, nos lèvres ont claqué. J’ai cru que toute la classe allait se retourner. J’étais vert olive, je crois.
Et puis, avec ses gros yeux marron qui sortaient de ses grosses binocles, il m’a dit :
« Purée, t’as les cils qui poussent ! ».
Alors, tu me crois si tu veux, mais ni une ni deux, en pleine classe : je l’ai scalpé !
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Nadia Batchep · il y a
Beaux souvenirs de l'enfance 🥰 J'ai aimé votre récit !!! Recevez tous mes cœurs 💓
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Arsene Eloga · il y a
Je n'ai pas certes connu avec temps de nostalgie cela mais j'ai pu savourer ce moment de mon enfance.
Merci

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Thierry M · il y a
Merci Arsene.
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Arsene Eloga · il y a
Je vous en prie Thierry
Laissez moi vous inviter si vous avez une minute de lire mon texte. Merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-destin-funeste-1

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Julien1965 · il y a
"Vous me parlez d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître", mais quel plaisir cette lecture et que de réminiscences...pour moi ayant connu "ce temps". Alors Merci !
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Thierry M · il y a
"l'enfance en ce temps-là, fleurissait ses lilas " . Merci à vous Julien pour votre lecture et votre commentaire.
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Julia Buttigieg · il y a
Vous m'avez faite sourire du début à la fin, c'est très bien écrit bravo à vous
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Thierry M · il y a
Merci beaucoup Julia !
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Gaby S · il y a
On retombe en enfance avec délice dans ce texte plein de fraîcheur !
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Thierry M · il y a
Merci Gaby pour votre lecture !
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Landry des Alpes · il y a
" et hop! un Autre Père ! " jolie vision de l'enfance, tendre et nostalgique, j'aime beaucoup!
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Thierry M · il y a
Et hop, merci à vous !
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Mome de Meuse · il y a
Une parole d'enfant qui grandit et explore ces territoires si tentant de l'amour... j'ai beaucoup apprécié le point de vue.
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Thierry M · il y a
Merci pour votre appréciation Mome.

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