Au revoir RER

il y a
2 min
41
lectures
7

Mon papa c'est Modiano, et Bukowski c'est ma maman. Quelle famille  [+]

C’était un lundi. La nuit commençait, la pluie tombait et décembre finissait. J’en dis pas plus ou on va tous pleurer. J’étais dans le RER, au calme, un con parmi des cons. Je regardais les gouttelettes frapper la vitre et glisser vers l’arrière, comme des bolides en folie, propulsées par la vitesse de la rame. C’était rigolo toutes ces gouttelettes qui faisaient la course sur la vitre. Oui et non. En tout cas, ça m’occupait l’esprit.

Sans raison, le RER a ralenti. Il s’est mis à rouler de plus en plus lentement. Il avançait à peine, juste un léger glissement, limite perceptible. Le conducteur devait s’amuser au jeu « si je stoppe, je perds ». Comme les mômes en vélo qui refusent de mettre pied à terre au feu rouge. Il semblait croire que l’arrêt complet de sa rame était évitable. Qu’il pouvait gagner. A un moment, dommage pour lui, il a stoppé et il a perdu. Ses passagers n’ont pas regardé au plafond, n’ont pas soupiré bruyamment, n’ont pas témoigné aux autres leur impatience. Ils ont juste poursuivi leurs occupations : lire, smartphoner, somnoler... C’étaient tous des cartes oranges. Ils connaissaient déjà ce jeu.

Pour moi, c’était plus embêtant. Les gouttelettes ne filaient plus du tout vers l’arrière. Elles restaient immobiles. La pluie perdurait. D’autres gouttelettes tambourinaient sur la vitre. Elles venaient s’adjoindre aux gouttelettes immobiles. A un moment, alourdie, une des gouttes chutait vers le bas. Elle rejoignait une autre goutte, l’absorbait et repartait de plus belle vers une nouvelle proie. De goutte en goutte, le processus s’auto-alimentait. A la fin, la goutte, devenue énorme, se catapultait par saccade, absorbant tout sur son passage, jusqu’au bas de la vitre. Ça aurait pu être distrayant mais, comme la pluie était fine, le processus était lent et chaotique. Des fois, ça coulait tout de suite et des fois, même une grosse goutte, elle tombait pas, elle s’accrochait, la garce. Plus de courses entre bolides en folie, il fallait patienter et encore patienter. C’était triste, c’était nul, comme vitre.


Alors j’ai regardé au-delà d’elle, dans la nuit, le paysage qui bordait la voie. Et tient ! j’ai reconnu un immeuble, on était presque arrivé à ma station. A cet instant, on a entendu le conducteur – ou peut-être que c’était un contrôleur, va savoir... un vendredi soir... peu importe, de toute façon – il nous disait exactement ce qu’on savait qu’il allait nous dire :

– "Mesdames et messieurs, notre train est arrêté en pleine voie, pour votre sécurité, veuillez ne pas essayer d'ouvrir les portes"

Je lui ai (mentalement) rétorqué, « pourquoi vous nous dites toujours qu’on DOIT pas ouvrir les portes puisque de toute façon, elles sont bloquées, qu’on PEUT pas les ouvrir ». Est-ce qu’on pourrait d’ailleurs ? Si ça se trouve, on pourrait ! Je sais pas ce qui m’a pris, si c’était les gouttelettes molles chaotiques qui m’avaient énervé ou autre chose... J’ai voulu savoir, comme Christophe Colomb et Youri Gagarine avant moi. Je me suis levé pour aller vérifier. Face à à la porte, j’ai appuyé sur le bouton « ouverture ».
Surprise ! WIN ! Grande ouverte !


L’ensemble du wagon m’a fixé, comme si tous les écrans avaient bugué simultanément. J’étais bien embêté. Je ne savais plus quelle contenance adopter. J’ai assumé ou alors j’ai fuit, c’est vous qui décidez. J’ai regardé dehors, à droite et à gauche : aucun danger imminent, juste une pluie fine, juste la nuit froide. J’ai sauté. C’était plus haut que j’imaginais mais je me suis bien réceptionné. J’avais réussi ! Vive la liberté ! Salut les cartes oranges ! La porte s’est refermée et le RER s’est ébranlé. Il est reparti vers son morne destin de RER. Je suis resté seul au bord de la voie, dans la nuit mouillée. Même pas peur. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Marcher. Alors, j’ai marché jusqu’à la station qu’était pas loin, heureusement. Je suis passé à la boulangerie avant de rentrer. Ne restaient que quelques baguettes et une boule de campagne coupée. J’ai pris la boule.
7

Un petit mot pour l'auteur ? 11 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Hypatia de Salem
Hypatia de Salem · il y a
L'individu qui s'échappe de son destin pour emprunter un chemin de traverse...Très agréable lecture 👍🏻
Image de Gael Astet
Gael Astet · il y a
Merci Hypatia, et bravo pour ton Patty
Image de Hypatia de Salem
Hypatia de Salem · il y a
Merci Gaël pour ta lecture 👍🏻🙂
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
J'ai adoré cette histoire et le ton sur lequel elle est racontée ! Mais sans blague, on PEUT ouvrir les portes des trains arrêtés en pleine voie ??? Moi j'ai surtout fréquenté les TGV et on nous conseillait de ne pas tenter de descendre du train... Jamais testé :))
Image de Norsk
Norsk · il y a
Ah oui, cette envie d'ouvrir la porte ! Cet élan qu'on suit et qui mène à la boulangerie ! Ce personnage est très attachant ! J'avais peur que les gouttes l'attaquent une fois qu'il était dehors. 😊
Image de Gael Astet
Gael Astet · il y a
Merci , elles sont gentilles ces gouttes, la pluie est douce, parfois;
Image de Volsi Maredda
Volsi Maredda · il y a
ça : "c’était nul, comme vitre" j'adore :)
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
Comme un gamin qui ne peut s'empêcher de faire un truc qu'on lui a interdit :-) et on constate l'effet "troupeau obéissant" des gens qui ne comprennent pas... bonne idée ou pas d'ouvrir cette porte ? Je ne sais pas, j'imagine qu'il faut être dans la situation et avoir ses raisons... en tout cas j'ai bien aimé la description des gouttes de pluie sur la vitre, c'est un truc que j'aime bien regarder aussi.
Image de Gael Astet
Gael Astet · il y a
Les gouttes d'eau, j'ai bien aimé écrire sur ce truc, sur tous les presque rien du quotidien qui pourtant tissent la trame de nos existences; je vais écrire sur le rideau de douche qui rentre à l'intérieur et aussi des douches glacées ou brûlantes...
Image de Zut Alors
Zut Alors · il y a
Bien joué, camarade qui avait les boules !
L'histoire ne dit pas si la formule ''on ne doit pas'' est voulue par la RATP parce qu' ''on peut'' ouvrir les portes. Vous avez vérifié ?

Image de Gael Astet
Gael Astet · il y a
Plus possible, je suis provincial, maintenant

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Papillon ridé

Camille D.

Il y a une dame dans mon immeuble qui m'intrigue beaucoup. Elle est vieille, petite et toute ridée. On ne voit même plus ses yeux. Ils sont bien cachés, enfouis sous ses paupières trop lourdes. En... [+]