Au ras des pâquerettes

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De novembre à mars, je suis remisée au sous-sol près des jardinières et autres arbustes en pot de la terrasse. Nous séjournons tout l'hiver sous le seul vasistas du garage ; il nous permet à peine de savoir le temps qu'il fait mais le peu de soleil filtré leur est utile et, au moins, ça ne gèle pas ! Sous la pâle lumière de ce mausolée pavillonnaire, je trône au milieu de ce parterre floral qui, au fur et à mesure des mois, dépérit, se dessèche et tente de bourgeonner dès le redoux. Je me morfonds au rythme de cette vie végétative pendant le temps de la pause hivernale. Au sec et indifférente au froid, je guette le retour de la saison au chant du coucou et au frémissement des repousses vert fluorescent.

Une fois par mois, Yvette descend arroser les plantes au compte-gouttes; souvent, elle râle, je la gêne pour accéder à certains pots. A d'autres saisons, elle me bénit, mais là, je la barbe ou plutôt non, son mari, même pas foutu de m'avoir mise derrière ces chères plantations qu'elle espère sauver. Me concernant, personne ne se soucie de l'essence qui fige dans mon carburateur, fait des paillettes et viendra boucher les gicleurs, des pointes de rouille qui s'élargissent sur ma tôle. Je deviens de plus en plus arthritique avec les années et me pose la question, seule et abandonnée à mon sort, de mon redémarrage.
D'autant que Jo, ledit mari, n'est pas bricoleur et ne m'entretient pas. S'il avait pour moi les mêmes attentions qu'Yvette pour sa verdure, je me remettrais en route plus facilement. En quinze ans, j'ai eu droit à trois ou quatre révisions mécaniques suite à réparation, jamais pour maintenance. L'année passée, Jo, lancé derrière moi, tel un bourrin comme à son habitude, a tordu une lame de mon hélice sur un gros silex. Pour lui le matos, ça passe ou ça casse ! Et c'était de ma faute à l'entendre.
Ha ! Il les regarde les tracteurs mode kart, autoportés avec ramassage option mulching et les robots qui travaillent même sous la pluie, jour et nuit, avant de se raviser devant les prix du matériel neuf. D'ailleurs Yvette n'est pas d'accord, leurs mille deux cent mètres ne justifient pas un tel investissement. Et vu qu'il lui a refusé le pendant ménager et qu'elle s'affaire autant que lui au jardin, elle a tranché : je suis une bonne machine thermique, qui a coûté cher à l'époque, tractée, puissante et rapide, avec un moteur deux temps et bac de ramassage à éjection arrière... Il s'est vanté à l'époque de son achat auprès des voisins, alors ça suffit bien !

Le fond de l'air se radoucit. Certains jours, il fait même chaud dans cet entresol qui se transforme en étuve l'été. Aujourd'hui, c'est la quille, il fait beau et sec, Jo me sort au grand jour sur la dalle de béton devant le garage. Je vais enfin pouvoir ronronner et vrombir, délier mes roulements, circuler, tondre, couper, ramasser, éjecter... Revivre, servir, remplir mon office, puer l'essence et me faire entendre à trois maisons à la ronde ! Il me regarde d'un air perplexe et me traite de vieille bécane ! Le couillon, il s'est vu avec sa bedaine naissante et ses cheveux dégarnis. Lui aussi était plus fringuant quand je l'ai vu débarquer au salon du jardinage au Parc des expositions. Je n'ai plus le clinquant de la machine rutilante mais je pourrais être collector s'il m'entretenait mieux, me bichonnait ; mon carter en alu pourrait encore en jeter.
Pour l'heure et après dépoussiérage, vidange, contrôle de la bougie et du filtre à air, gavage de mélange, il tente de me faire démarrer. Il tire comme un malade sur le lanceur à en faire péter la corde. Bientôt, il est écarlate et prêt à abandonner, au bout de plusieurs récidives et invectives salaces, mon moteur commence à brouter ; j'ai l'impression d'expectorer la calamine, je siffle, je crisse et, enfin, après quelques pétarades, le son éclatant de mon moteur se fait entendre. Je cale à deux ou trois reprises, m'engorge. Il ne sait pas y faire. Je m'emballe enfin et maintiens mon moteur à haut régime, starter à fond, prête à exploser ; je vais casser une courroie s'il continue.
Il me dirige en pool position devant le premier carré herbeux. Je commence à couper avec une énergie décuplée.

Horreur ! J'aperçois au ras de mes roues les fringantes pâquerettes, les frêles violettes, les primevères échappées des plates-bandes, quelques pieds de pensées essaimés. L'herbe n'est pas si haute. Pourquoi lui faut-il déjà satisfaire à son besoin de tondre, raccourcir, peler son maigre arpent. Il aurait pu ne faire qu'une simple révision, me remettre gentiment en état. L'été dernier, on a fait si court que la gazon est resté jaune jusqu'aux pluies d'automne. On aurait dit un terrain de golf avec des trous de taupe. Je me suis ennuyée à attendre que ça repousse, lui était ravi : « Ça fait plus propre », qu'il disait !
Yvette, encore une fois, sera désolée. Je le sais, c'est chaque année le même scénario. Elle ne veut pas qu'il tonde en premier et tente de lui faire reculer son premier assaut ; il choisit ses après-midis d'absence pour son forfait. Si je suis honnête, j'ai été, comme lui, fougueuse, gloutonne, prédatrice ; mais, quand je commence la saison avec elle, j'aime son soin à ne pas sacrifier les premières floraisons. Elle règle ma hauteur de coupe, contourne, épargne et reste ravie de son jardin. Nous œuvrons de concert. Je ne contribue pas à l'extinction des couleurs, l'uniformisation de l'étendue herbeuse. Je participe à ses émois bucoliques, à son respect écologique de la prairie et des sous-bois sur lesquels les maisons résidentielles se sont érigées.
Mais Jo, parti dans son élan, c'est à peine s'il épargne les derniers narcisses dont les touffes épaisses se contournent aisément. Les pissenlits avec leurs soleils jaunes, le lierre terrestre piqueté de mauve, les jeunes orties le long des haies, l'ail des ours avec ses aigrettes blanches sous le hêtre, tout y passe. Je ferme mes écoutilles, m'étouffe, tente m'embourber sur une motte de terre mais rien n'y fait. Adieu salades, soupes et pestos ! Il choque les troncs comme aux auto-tamponneuses ; le marronnier n'en a cure mais les arbres à fleurs comme le magnolia sont scarifiés et perdent quelques boutons floraux sous les coups de boutoir de ma carrosserie. Il ratiboise le pied de sauge plantée à l'extrémité de la bordure des simples, laboure des tulipes naissantes.
Quand il m'abandonne dans l'allée gravillonnée, je hoquette, veux disparaître. Je suis l'instrument de cet homme, de l'asservissement de la nature. A échelle domestique, il est vrai ! Mais quand même, mon usage me fait douter de ma nécessité. Les hautes herbes et les fleurs de saison ne suffisent-elles pas à annoncer le printemps plutôt que mes performances sonores ? Je repars pour une saison mais rien ne sera plus comme avant, je le pressens.

A quelque temps de là, ils se concertent à mon sujet. Leur décision est prise, j'ai fait mon temps et Jo veut me refourguer à la foire à tout du village. C'est sans compter sur Yvette, qui décide de me donner une seconde chance et passe une annonce sur un site de vente d'occasion vintage où rien ne se perd, tout se recycle et trouve une deuxième vie ! Je garde espoir, le pas tout neuf a de l'avenir. Le réemploi sera ma chance. Le renouveau de la révolution verte me convertira au pire en tondeuse manuelle, au mieux en tondeuse à énergie solaire. Voire en sculpture ! Tiens oui, une compression à la César...
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