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Au prochain arrêt, une rencontre

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Cel54

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Le paysage gris défile par les fenêtres à une vitesse enivrante.
Ne pas s'endormir maintenant. Le prochain arret est le sien.
De sa place au milieu du wagon, elle observe sans voir. Son regard se perd au milieu de cette campagne triste et mélancolique. Tiens, c'est exactement ce qu'elle ressent, cette étrange sensation de n'avoir plus goût à rien. Telles ces terres abandonnées le temps d'un hiver, elle se sent seule et inutile. Sa tête bascule contre la fenêtre lentement. C'est dans cette vitre, bouclier contre ce frois sec, qu'elle le voit. Il est assis quelques places plus loin. Son attitude l'intrigue. Il a l'air si sûr de lui. Son opposé en somme. Il semble perdu dans la lecture d'un épais dossier. Concentré. Quel métier peut - il bien exercer ?
Soudain il lève la tête. Elle sursaute, comme prise en faute. Pourtant il lui tourne le dos, il n'a pas pu voir qu'elle l'observait. Son coeur se calme, mais ses mains restent moites. Il se dirige vers elle. Non vers le fond du wagon. Les toilettes bien sûr. Quelle idiote.
Elle peut mieux le voir, le détailler, l'admirer. Comme c'est laid. Elle se reprend et se concentre sur le paysage. Mais au moment où il passe à sa hauteur, elle ne peut s'empêcher de tourner la tête. Leurs regards se croisent. Une décharge lui vrille l'estomac. Quelle beauté. Les traits sont délicats mais le visage est carré. Les yeux verts sont soulignés par de longs cils épais. La perfection.
Pour éliminer son trouble, elle tourne la tête vers la fenêtre, comme un refuge contre ce sentiment qu'elle sent naître au creux de son ventre. Il a quitté le wagon. Il a laissé derrière lui une douce odeur boisée qu'elle hume telle une affamée devant un bon repas.
Le paysage est lassant, monotone. Difficile de contempler cette longue étendue de terres brunes, ternes, au découpage rectiligne. Tout juste regarder. L'admiration est ailleurs. Inévitablement, il revient dans son esprit. Elle se surprend à l'attendre. Finalement, c'est amusant. Son regard se perd sur les occupants du wagon.
Beaucoup sont accompagnés : enfants, conjoint ou encore amis ou bien collegues, comment faire la différence. Un wagon, finalement, c'est un petit concentré de société, de caractères humains.
Il y a le discret, qui n'ose pas prendre trop de place, ne veut pas déranger, se font avec son siège. Le gourmand, qui a à peine attendu le départ du train pour dévorer le sandwich qu'il a acheté. Le rêveur qui ne s'aperçoit même pas qu'on lui marche sur le pied. Le stressé qui ne peut s'empêcher de regarder sa montre, pestant que ça ne va pas assez vite. Ou encore le philosophe, avec ses gestes calmes et posés, qui ne lève même pas la tête.
Elle repense aux différentes gares depuis le départ. Elle s'amuse à attribuer à chacun une destination. Elle se base sur les caractéristiques de langage, au travers des bribes de conversation qui lui parviennent. Certaines intonations sont très caractéristiques et elle peut facilement en attribuer l'origine. Elle sourit lorsqu'elle entend les sons familiers qui lui rappellent sa région natale, elle les reconnaît encore plus facilement depuis qu'elle vit en banlieue parisienne.
Elle aime observer, sans jamais juger. Non, sans connaître les gens, ce serait déplacé. Mais c'est tellement instructif. On apprend beaucoup des gens en les observant.
Elle en aurait presque oublié son bel inconnu. C'est le moment qu'il choisit pour réapparaître. Sa démarche est sophistiquée et naturelle en même temps. Et toujours ce parfum, doux, enivrant. Presque excitant. Il se rassoit et reprend sa lecture. Et lui, d'où vient il ? Et plus important, où descend - il ? Impossible d'essayer de trouver en suivant la même méthode, il ne parle à personne. Le reflet dans la vitre lui donne un air mystérieux. Jamais elle n'a attendu son arrêt avec autant d'impatience. Plus elle l'observe, plus elle se convainc qu'il descend au même arrêt. Imagination ou simple matérialisation de son souhait ?
Machinalement, elle regarde la carte signalant les arrêts, juste au - dessus de la porte. Pourtant elle connaît cette ligne par coeur. Le prochain arrêt, le sien, est pour bientôt. Et peut être le sien à lui.
Son coeur accélère. Une vraie gamine se dit - elle. Déjà elle sent le train ralentir. On approche. Elle approche. Petit coup d'oeil dans la vitre pour vérifier : prepare-t-il ses affaires ?
Rien . Il reste plongé dans sa lecture. Son estomac se serre. Petite déception. Que s'est elle imaginé ? Vraiment elle est trop fleur bleue. Il faudrait grandir un peu. Que d'emballement pour un inconnu, croisé dans un train. Elle ne sait absolument rien de lui. Après tout, elle l'oubliera vite.
Le train freine plus fort à présent. Elle ce lieu si familier désormais. Plusieurs années déjà qu'elle a été mutée dans cette banlieue éloignée. Elle attrape son sac et se dirige vers la sortie.
Elle est la première devant la porte, son sac à ses pieds. Pressée de sortir? Elle sourit, amer. La porte s'ouvre. Un vent glaciale la frappe. Elle ressert les pans de son manteau et soulève son sac. Elle inspire profondément. On la presse, elle sent un coup sec dans son dos. Elle descend le marché - pied et rejoint le quai. Les flocons tombent lentement mais forme une couche déjà épaisse.
Elle prend la direction du hall où personne ne l'attend. Son pas est lent. Elle pénètre enfin dans le hall et repère rapidement la sortie. Seuls deux taxis attendent. Elle monte dans le premier. Au même moment, une main se pose sur la sienne qui tient déjà la poignée. Elle lève la tête, prête à protester. Son sang se fige. Elle ouvre la bouche. Rien. Ses lèvres refusent de former les mots qui restent coincés dans sa gorge.
Ses lèvres à lui s'entrouvrent. Elle croit défaillir. Sa voix, cristaline et sensuel. Elle n'ose y croire : il lui propose de partager le taxi.
Sans réfléchir, elle monte. Il la suit. Le taxi démarre lentement, sur cette route tapie de neige. Quelques kilomètres pour faire connaissance.

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Elocine · il y a
Très agréables à lire ces sentiments qui évoluent au fil du RER qui traverse les gares. Comme quoi, RER et romantisme font un bon binôme !
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Abi Allano · il y a
Un joli texte pour une femme douce et sensible. J'adore l'atmosphère feutrée de la chute. Bravo!
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Nadine Gazonneau · il y a
Un récit bien construit . Des portraits bien analysés . Un voyage et une belle rencontre pour votre personnage principale . Une chute que j'espérais ... elle l'attendait tellement , le vraie rencontre se fera dans le taxi , mais où vont ils , elle ne le connait pas et elle accepte qu'il l'accompagne . Des incertitudes naissent , des questionnements aussi . Vous laissez au lecteur imaginez ce voyage en taxi en lui accordant toutes les éventualités qui peuvent arriver !! Bonnes ou mauvaises d 'ailleurs . , Chute inachevée pur le lecteur , chute réussie pour la narratrice . Mes 5 voix .car votre analyse des voyageurs est vraiment excellente .
Jf vous accueille volontiers sur ma page pour lire mon TTC: Être à côté de ses pompes ! En finale de le cavale . J 'espère que vous l 'apprécierez . Merci

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce beau récit si bien écrit ! Mes votes ! Mon œuvre, “De l’autre côté de notre Monde,” est en Finale pour la 5ème Edition de la Matinale en cavale 2017. Merci de venir la lire et la soutenir si vous l’aimez !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Arlo · il y a
Excellent récit très agréable à sa lecture. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poème "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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Chantal Noel · il y a
Jolie histoire! Mais quand même, elle le suit sans le connaître, ils vont dans la même direction... J'ai noté quelques petites fautes à faire rectifier, peut-être?
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