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Au prochain arrêt

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VeroCosmos38

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Au prochain arrêt, je ne le verrai plus.

Je devrais descendre du train, rentrer dans cet appartement vide que seuls les chats et les photos d'avant rendaient un peu vivant.

Je m'accrochai encore un instant à la couleur bleu vert, ou plutôt vert bleu du regard de l'homme qui me faisait face. Le regarder était douloureux, tellement j'y voyais une promesse d'amour et d'intimité. Et une tranquillité, une bienveillance qui me manquaient tellement aujourd'hui.

Pourquoi ces yeux couleur d'eau trouble me touchaient tellement, me touchaient à en avoir mal ? Parce qu'ils étaient comme une invitation au bonheur, toute proche de moi. Ils me donnaient envie de descendre au prochain arrêt en saisissant la main de cet homme au regard tendre.

Mais lui semblait rêver en face de moi, lointain, indifférent. L'homme aux yeux bleu vert, ou plutôt vert bleu était tout auréolé d'une brume d'ailleurs. Un ailleurs où je n'avais pas ma place, moi qui allait descendre au prochain arrêt après une journée de travail qui ressemblait à celle d'hier et ressemblerait à celle de demain. Sa vie à lui avait l'air tellement, tellement plus intéressante !

Je rangeai mon portable, fermai mon sac, tout en jetant régulièrement un coup d'oeil, l'air de rien, sur ce visage qui me donnait tellement de regrets, ses cheveux un peu en bataille, ses fines rides marquées aux coins des yeux, sa bouche qui semblait sourire mais qui portait aussi les traces de l'amertume. Je le fixais maintenant, sans me cacher, il ne s'apercevait de rien.

D'ailleurs, il n'avait pas bougé quand un passager à la stature de rugbyman s'était affalé à côté de lui en débordant largement sur son siège. Il n'avait pas cillé quand un bébé s'était mis à à hurler quelques rangées plus loin. Il n'avait pas eu l'air d'entendre l'accordéoniste qui avait joué quelques minutes avant de changer de wagon. Alors pourquoi m'aurait-il vue, moi, la femme terne dont j'apercevais le reflet triste dans les vitres du train ?

Le prochain arrêt approchait, et je vis qu'il se redressait sur sa banquette, qu'il semblait reprendre pied dans la réalité du wagon. Et parce que j'étais en face de lui et que je le regardais, il me sourit ! C'était un sourire tranquille, à l'image de ses yeux d'eau calme. Un sourire pour rien. Il était sûrement déjà en pensée sur le quai, où quelqu'un l'attendait, au prochain arrêt.

Je me levai brusquement pour fuir ce bonheur qui ne me concernait pas, me dirigeai vers une porte éloignée, pour ne pas descendre avec lui, ne pas ressentir la jalousie devant leurs retrouvailles.

Je me retournai quand même, une fois. Il regardait dans ma direction avec un air étonné, et peut-être un peu de déception. Est-ce qu'il ne faisait pas un geste vers moi, comme s'il voulait me parler de loin ? Je ne voulais pas savoir !

Les portes s'ouvraient, je descendis en bousculant un collégien et me mis à courir sur le quai. Sans raison. Pour échapper à l'impression que j'avais laissé passer une occasion qui ne se représenterait pas. Mais j'accélérais encore, avec une sorte de rage. Il fallait vite oublier ce regard couleur de bonheur que je devinais encore dans mon dos.

Oublier qu'on aurait sûrement pu cheminer un moment ensemble, au prochain arrêt...
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