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Jean Weber

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En compétition

Les Boches ont abandonné la caserne en laissant tout derrière eux. Quand même, nous autres on fouille partout au cas où quelque sournois se serait planqué dans l’idée de nous allumer dans le dos à la mitrailleuse.

Je vous dis ça parce que le cas s’est déjà produit. Cinq ou six camarades de la 2e section sciés à la MG 42 près de Remagen. Parmi eux, Amado et Faustino, deux anciens des Brigades internationales venus au Régiment de Marche du Tchad pour briser les reins du nazisme. « Venceremos » qu’ils nous disaient quand l'ardeur faiblissait !

Du canon de sa Sten, le grenadier-voltigeur Darmon nous fait signe de le suivre. J’ai jamais connu type plus efficace que lui. Un vrai Sioux. Un détecteur de mines phénoménal. « Fastoche. Suffit de se mettre à penser comme le poseur de pièges » qu’il dit. N’empêche, chacun reconnaît que c’est un don qu’il a.

Marchand de souvenirs à Tunis près de la cathédrale, c’était un petit type tout rond et tout roux. Il se prénommait Michel et bien sûr on l’avait baptisé Bouboule. Sauf Marchais le caporal-chef qui n’aimait pas les Juifs, on s’était persuadés qu’il portait bonheur. En patrouille, il ouvrait la marche. On se contentait de poser les pieds là où il laissait la trace de ses rangers. Rien de mauvais ne pouvait arriver.

— Dis Bouboule, pourquoi que tu t’es engagé, lui demande un jour le cabot-chef alors qu’on venait de nous transférer d’Afrique du nord en Angleterre, fin 43.
— Pour en finir avec les souvenirs, qu’il répond en rigolant.
— C’est pas une raison ça, dit Marchais.
— C’est ma raison et puis je t’emmerde, dit Bouboule.
Le petit gradé la ferme mais on sent qu’il l’a mauvaise. La popularité de Bouboule est telle qu’il se mettrait tout le monde à dos en insistant.

On est entré dans les cuisines. Le silence est complet comme l’oubli. Par terre, un tapis de vaisselle brisée. Sur les tables, des bouteilles vides, des marmites renversées. Un grand portrait d’Hitler décore la pièce. Quelqu’un l’a bombardé à coups de pommes de terre en sauce. Près des fourneaux encore tièdes, il y a une ardoise de service avec des inscriptions en allemand. Meyer l’alsaco lit et rigole.

— Tu nous fais profiter ? lui demande Marchais.
— Ils disent comme ça que le colonel soupera dans son bureau... avec Madame.
— Et en quoi c’est drôle ?
— Ben, explique Meyer, ils ont pas vraiment écrit ça les chleuhs.
Le petit gradé s’impatiente et souffle...
— Qu’est qu’ils ont écrit alors ?
— Pute ! Ils ont écrit comme ça : « Le colonel bouffera dans son bureau avec sa pute ».
On se met tous à se marrer, sauf Darmon qui a continué de progresser et nous fait signe de la boucler.

Après les cuisines et le réfectoire on fouille l’armurerie où des fusils, des mitraillettes et des pistolets sabotés traînent un peu dans tous les coins.
— Merde, j’aurais bien récupéré un Luger ! s’exclame Léandre, un pilote de char Sherman qui a déjà débarrassé un officier SS blessé de son Walther PP, la veille.

Vient ensuite un petit bureau avec une énorme machine à écrire posée sur une table en bois près d’un téléphone noir aux fils arrachés. Là, le Führer est par terre, dans son cadre, avec une trace de semelle en travers du front. Il y a au mur une carte d’Europe où se lit la débâcle du Reich de 1 000 ans.
— Ils bandent même plus, commente Meyer en inspectant les casiers d’un meuble de rangement où traîne une revue cochonne toute froissée.

Par la fenêtre, on aperçoit un feu : des papiers en liasse achèvent de brûler. Léandre sort, vide sa gourde dessus et se penche pour lire un reste de document.
— C’est un bon de commande pour de l’essence, nous crie-t-il. Peuvent toujours attendre pour faire le plein, lâche-t-il en riant de sa blague.
Le moteur de la machine de guerre est grippé. C’est bon signe ça aussi.

On se rend dans un grand hangar tout gris où dorment des blindés. Une demi-douzaine de Panzer chasseurs de char neufs. Le moulin six cylindres de chaque tank a été massacré à la masse.
— Bordel, les mécanos ça les a rendus malades je parie, commente Marchais.
Il est tourneur-fraiseur dans le civil. Meyer le regarde d’un air étrange. On l’entend penser « Tu parles d’une remarque à la con » mais il préfère se taire et, voyant que je l’observe, me fait un clin d’œil.

Au bout d’une allée rectiligne bordée de tilleuls gris, on aperçoit un bâtiment en pierre de taille. La porte de fer forgé énorme surplombe un emmarchement en demi-lune avec un lion dressé de chaque côté. En progressant par bonds d’arbre en arbre la section atteint l’immeuble. Les fenêtres béantes font des yeux morts à la façade.
— Ce doit être le poste de commandement, dit Marchais qui s’avance.
Il va poser le pied sur la première marche. Darmon le retient. Il montre un fil métallique fin, à peine visible.
— Achtung, commente le grenadier-voltigeur, mine antipersonnel. 
L’un après l’autre, nous enjambons l’obstacle et montons.

Le hall immense sonne creux. Vide, ici tout est vide ! Bouboule est monté à l’étage et confirme que la voie est libre. Un air de musique lyrique provient de la grande porte à deux battants qui sur la mezzanine fait face aux marches. Meyer lit la plaque dorée où l’aigle triomphale surplombe deux lignes en lettres gothiques.
— C’est le burlingue du colon, annonce-t-il.

En grand uniforme, le haut gradé nous attend. Il est assis très droit derrière son bureau. Sa tête penche un peu sur la gauche. Son regard gris nous fixe avec insistance. Un trou noir a crevé sa tempe droite. À sa gauche, sur un fauteuil de cuir blond, une jeune femme fine et pâle est affalée. Du verre en cristal qui a roulé sur le tapis s’élève une odeur de poison légère. Dans un coin de la pièce, un poste de radio habillé de palissandre diffuse du Wagner. Deutschland, Land der Musik !

Léandre ramasse le Luger de l’officier mort quand, sur la cheminée, l’élégante pendule des années vingt compte cinq coups brefs. Cinq heures du soir. Le colonel ne soupera pas dans son bureau. Madame non plus.

PRIX

Image de Été 2019

En compétition

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CLASSEMENT Très très courts

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Jusyfa · il y a
Un texte qui vous prend pour ne plus vous lâcher, l'histoire est bien contée et votre plume est accrocheuse, bravo ! +5*****
Julien.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose un (policier/ thriller) actuellement en compétition catégorie " Nouvelle " :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt peut-être.
Julien.

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Carine Lejeail · il y a
Dans votre texte très réussi, on marche avec les soldats dans cette atmosphère de fin de guerre. C'est réaliste et bien mené. Mes voix.
Si vous aimez les récits de guerre, je vous propose de découvrir mon texte, il fait écho au vôtre:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Samia.mbodong · il y a
Fabuleuses images de cette caserne abandonnée à l’ennemi, on s’y croirait, l’atmosphère est bien retranscrite, on perçoit même la pensée des Allemands, fiers, vexés, insolents, calculateurs suivant les actions qu’ils laissent derrière eux.
Bravo et merci je soutiens.

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Lucile Sempere · il y a
et bien on s'y croirait... j'ai bien entendu le peu que mon grand-père me citait.
ce texte est vraiment bien écrit, bravo à vous

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Zouzou · il y a
Quelle époque..'maman , petite fille, à gardé toute sa vie là peur des 'boches'
En lice avec ' Vagues à l'âme ' et ' Sur fond azuré ' si vous aimez

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette œuvre bien menée et pleine d'histoire ! Mes voix ! Vous voulez battre la chaleur caniculaire ? Venez vous détendre dans un bain de lumière séraphique, bleue et reposante “Sous la Pleine Lune” qui est en lice pour le Prix Ô 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sous-la-pleine-lune

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Joan · il y a
Fragment d'Histoire, très réaliste. L'ancien journaliste que vous êtes a peut-être écrit plus que ça...
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Julien1965 · il y a
Merci pour ce texte fort qui prend place dans la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mon soutien et toutes mes voix et, je tenais à vous préciser, qu'en 2019, à Tunis, ville dans laquelle je vis depuis 7 ans, "les marchands de souvenirs" sont toujours "près de la cathédrale"....
Par ailleurs, en ces temps de canicule, si l'envie de séjourner dans la fraicheur de l'Afrique vous saisi, je vous invite à rejoindre La Voie N°1. Bien à vous. Patrick-Julien

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Jean Weber · il y a
Centenaire ? Non mais l'imagination est un véhicule tout terrain. Merci à vous !
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Jarrié · il y a
Texte très bien construit. On jurerait que vous étiez parmi eux, si tel est le cas, je salue le centenaire !
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