Au pas de la porte

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Ecrire, c’est mourir en son être pour renaître. Ecrire, c’est vivre et apprendre à entendre. Ecouter le silence, lire la patience, attraper l’instant et regarder devant  [+]

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Il était assis devant sa porte.

Le dos courbé, les bras ballants, la tête baissée, il semblait habité par un silence pesant, qui avalait chacune de ses pensées, les réduisant en poussière. Ses joues creusées, comme une pomme par des vers, étaient dénuées de couleur. On pouvait voir de petites veines bleues serpenter sous sa peau, créant une immense toile d’araignée qui emprisonnait son âme, déjà fanée.

Il était arrivé chez elle en même temps que les ombres. Le soleil plongeait à l’intérieur de l’immense forêt lorsqu’il s’était installé sur la petite marche, juste devant l’entrée.

Elle ne l’avait pas remarqué. Il l’avait attendu au pas de sa porte, plusieurs minutes, plusieurs heures, sans bouger, sans dire un mot.

Il faut dire qu’elle passait ses journées assises dans son vieux fauteuil, à lire, près de la fenêtre. Ses jambes, bien trop faibles pour la porter, se reposaient bien au chaud sous une couverture, tandis qu’elle partait en voyage, vagabondant entre les pages de ses bouquins.

Il aurait pu attendre des années.

Cependant, ce soir-là, alors que l’obscurité dévorait lentement les dernières lumières du jour, elle s’était levée pour aller voir dehors. Comme poussée par une envie, un besoin de respirer, elle avait puisé dans ses maigres forces pour se diriger vers cette petite porte et pour le trouver lui, caché au creux de la nuit.

Surprise, elle avait crié, faisant trembler son cœur fané. Il avait levé les yeux et elle s’était sentie partir, emportée par une vague de ténèbres chaleureuses.

Au milieu de ce visage blafard s’ouvraient deux gouffres profonds, deux globes d’ébènes enfoncés dans leur orbite, deux prunelles d’un noir réconfortant.

Il avait souri, s’était levé pour lui tendre la main. Sans un mot, elle l’avait saisie et s’était laissée guider à travers la forêt. Ses jambes et son corps tout entier retrouvèrent sa force d’antan. Chacun de ses pas était léger, porté par un sentiment de joie qui envahissait son être.

Courant presque sur le sentier, elle ne savait pas où tout cela allait la mener. Le visage illuminé par les rayons clairs de la lune, elle savoura la caresse du vent, qui glissait ses doigts dans ses cheveux. Elle était de nouveau libre de quitter son fauteuil, libre de rire et d’exister.

Emportée par ce sentiment de puissance qui la parcourait, elle ne vit pas les rivières de pourriture qui glissaient entre les rochers, ni les nombreux corps qui constituaient le chemin qu’elle empruntait. Elle ne remarqua pas les branches brisées qui faisaient courber les arbres, l’odeur de mort qui hantait les lieux. Elle n’entendit pas l’épais silence qui avalait le moindre bruit et son écho.

La main toujours accrochée à celle de cet étrange garçon, elle ne pouvait plus s’arrêter. C’était comme si ses pieds, enfermés dans des bottes de métal, étaient en proie à des flammes ardentes. Aussi euphorique que terrifiée, elle s’enfonçait toujours plus entre les arbres.

L’enfant ne ralentissait pas l’allure. Tel un fantôme, il semblait marcher sur l’air, flotter au-dessus du sol, soutenu par une brise invisible. Ses yeux débordaient de larmes amères alors qu’il lui lâchait la main.

Son cœur, si fragile, se brisa. Elle perdit l’équilibre et s’effondra en un cri, plongeant au milieu des cadavres qui jonchaient le chemin. Vidé de toute énergie, son corps s’endormit subitement. Ses paupières se fermèrent, éteignant la petite luciole qui brillait derrière la façade de ses yeux.

Immobile au milieu de la forêt, il l’écouta pousser son dernier souffle.

Sous ses airs de petit garçon, la Mort rebroussa le chemin. Elle irait encore attendre au pas d’une porte, sans savoir sur qui s’ouvrirait la prochaine.

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