Au nom des paires

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Finaliste
Jury
Image de Été 2018
Le jour se lève. Les premières lueurs s’écoulent par le petit soupirail qui nous a accompagné tout au long de cette très longue nuit. La chaleur étouffante de cette fin d’été mexicain ne nous épargne pas depuis hier, emportant facilement la partie qu’elle jouait contre le ventilateur cacochyme à trois pales qui vibre bruyamment, mais inefficacement au plafond depuis des heures.
Nous ne sommes plus que trois à la table. Emilio, l’autochtone, nous a laissé vers 2h du matin. Ruiné. Un peu plus tard, il était 3 heures et demi, je crois, c’est le Père Enzo Prodi, recteur du couvent des nonnes italiennes de l’Avenida Zapata, qui a mis genou à terre, devant ses dieux du jour... Nous trois, qui restons pour le combat final.
La pause vient de permettre de nettoyer la table et de la regarnir pour l’assaut triangulaire à venir.
Jeu neuf, bouteilles pleines. Chacun installant à sa façon les jetons et la tequila, suivant ses habitudes ou ses superstitions.
Je suis le premier assis, je caresse aussi amoureusement les piles de disques nacrés impeccablement empilés pour l’heure, que le goulot sensuellement échancré de la bouteille verte de tequila . Je souris en lisant l’étiquette. La seule tequila du Mexique et sans doute du monde à avoir un nom de femme : « Matilda ». Le slogan, inscrit en italique : « Matilda una vez, Matilda por la vida », me projette dans mon passé récent. Mathilde... S’il suffit d’une fois, pour que ce soit pour la vie... alors, j’en ai pour l’éternité...

J’empoigne Matilda, verticale, ventousée à mes lèvres. Je la tète avidement, la repose à demi épuisée, mais moi empli d’elle, prêt à affronter sinon la terre entière, au moins ces deux-là, qui reviennent.
A ma gauche, Kurt Horst, son nom est déjà une agression, l’ancien légionnaire, échoué ici comme une grosse baleine sur le rivage. Maladroit, imposant, inadapté au monde qui l’entoure, mais dangereux assis, avec des cartes en main. Accompagné d’une terrible réputation d’homme violent, qui ne compte plus les vies qu’il a prises. A ma droite, Vanilla Lunes, superbe espagnole d’une quarantaine d’années, ancienne meneuse de revue à Buenos Aires, elle a mis dans son lit plus d’hommes que Kurt n’en mettra jamais sous terre. Sa poitrine est connue cent kilomètres à la ronde, sa fougue redoutée dans toute la province.
Kurt est le donneur. Je ne veux pas être à la place des cartes, vu la façon dont il les traite. Il repose bruyamment le paquet devant Vanilla, insensible à son charme dévastateur, il la fixe jusqu’à ce qu’elle coupe. Vanilla, quant à elle, indifférente au style baroudeur, ne le lâche pas des yeux pendant la distribution. Son premier regard, une fois les cartes face à chacun de nous, est pour moi. Elle sait bien par contre l’effet qu’elle produit sur moi....

Elle se souvient de mon arrivée ici, il y a quelques mois, après mon désastre affectif, quand elle s’occupa de moi. Et ici, à Terremos, tout le monde sait ce que ça implique, quand Vanilla s’occupe de vous ! Épuisé, exterminé, couché des journées entières, avec ou sans Vanilla sur moi, la tête à l’envers, le corps en miettes, les tripes en charpie, le sexe en compote. Vanilla ne fait pas dans la médecine douce !
Du regard elle veut lire mon jeu, tout savoir, elle veut que ce soit moi qui finisse à genoux, pour une fois... Un petit mouvement de main de Kurt, légère erreur, nous laisse manifestement Vanilla et moi face à face. Kurt se couche immédiatement, en invectivant tous les dieux dans sa langue, qu’on croirait avoir été créée pour cela. « Una » susurre Vanilla, dans la sienne, créée pour susciter le trouble. D’un « V », que j’espère prémonitoire, j’en demande deux.
Le soleil qui jaillit des lèvres de Vanilla est sans équivoque, brûlant, annonciateur d’incendies. Il me cuit la peau, m’aveugle. Quand Vanilla vous propose sa poitrine carrément au milieu de la table, elle a du jeu, beaucoup de jeu. Ou elle bluffe...
Elle m’investit du regard. Je retourne doucement les deux cartes que Kurt m’a jetées. Je reprends les prunelles de Vanilla que j’avais laissées en plan. Elle cligne. Mais une seule fois...
Elle a vraiment du jeu ! Mon regard glisse, s’échappe, enjambe les lèvres, s’enfonce dans la dentelle, s’insinue, se repose un instant sur la plus vivante poitrine d’Amérique centrale, et revient, dominateur, arrogant, sur de lui, dans les petits atolls bleutés qui entourent des lagons noirs.
Pas une once de doute chez Vanilla. Elle abat, en un éclair, quatre valets à sa disposition, bien rangés devant elle, mais bien trop de profil pour pouvoir contempler ce que Vanilla a de plus beau à offrir. Elle sourit, en attendant ma pitoyable annonce.
« Deux paires »... Elle va exploser de vanité, de fierté. « ... de rois... » , je respire un peu, me préparant à l’ouragan... « ... et de rois... ».
Mon sourire à cet instant, j’aurais aimé le voir. Je l’ai perçu un peu, dans le vieillissement instantané de Vanilla. Les commissures des lèvres sont légèrement tombées, le coin de l’œil s’est ridé, le fond de teint s’est à peine craquelé, la poitrine est rentrée dans le rang.
Peu importe, je préfère les femmes mures.

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