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Au moment de partir

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Korete

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« À quoi tu penses ? »
Mon chou, si tu savais. Je pense à la valise au dessus de l'armoire. Je pense à la valise que l'on distingue à peine dans la pénombre du jour naissant. Je pense à la valise que j'ai remplie hier avant que tu ne rentres. Pas trop, inutile de s'encombrer. Il faut savoir partir léger. Cinq petites culottes, les soutiens-gorge assortis, trois robes à fleurs – j'aime me sentir jolie –, un pantalon et un pull si le temps se dégrade, le nécessaire de toilette et ma trousse de maquillage bien sûr, plus quelques autres bricoles, mais je t'en épargne le détail.
Je pense aux autres hommes aussi qui poseront bientôt leurs yeux sur moi – il y en aura forcément, quoi que tu veuilles. Et je me laisserai aller à les déshabiller, à imaginer ce qu'il serait possible avec eux. Tu l'ignores peut-être, mais je suis experte en la matière, ne me suis-je déjà pas inventé d'autres histoires d'amour lors de nos disputes ? – la dernière ne remonte qu'à hier matin.
— À quoi tu penses ma petite sirène ?
Dans cette question anodine, dans cette répétition, dans ce surnom affectueux que m'a valu notre première rencontre sur une plage en maillot de bain – à moins que ce ne soit mes silences –, je perçois ta détresse. Presque rien. Une faible vibration de la voix. Une prononciation à peine altérée. Un tremblement du souffle à la fin de la phrase. Je ne suis pas surprise. Je l'ai compris depuis longtemps : mon mutisme t'angoisse. Il faut que je réponde pour te calmer. N'importe quoi.
— À rien.
— Ah ?!
Ta respiration reprend son cours normal. Tu aurais préféré que je te dise être encore perdue dans les limbes de la nuit, étourdie de ton corps et de nos baisers. Tu aurai préféré que je t'avoue retenir encore le fantôme du plaisir, comprendre en moi les derniers spasmes d'un bonheur absolu, me noyer, enfin, dans son ressac mourant. Tu es déçu mais ma réponse vaut mieux que le silence et tu t'en contentes.
— Viens dans mes bras ma sirène.
Je me pelotonne contre toi et quelques minutes après tu t'endors, apaisé. Je ne parviens pas à t'imiter. Il est six heures du matin. Tu as beau me serrer sur ton cœur, je suis glissante comme une anguille, et je file, je file.
Je pense. Je pense à la valise.
Dans ton sommeil, tu as l'air heureux. Je regarde ton visage émerger dans la lumière diffuse, ton nez qui vibre doucement, tes lèvres qui bougent par intermittence, laissant parfois échapper un murmure incompréhensible, tes yeux clos et confiant.
On dirait que tu ne te doutes de rien. On dirait que tu ignores tout de ce qui nous attend. Ce quai de gare où nous serons tout à l'heure, moi les yeux rivés sur toi, serrant convulsivement la poignée de ma valise, toi le regard perdu, bouche cousue pour une fois, muet devant l'avenir.
Puis je monterai dans le train et le chef de gare donnera le signal de départ, déchirant tout espoir dans un sifflement strident. C'est vrai, j'aurais pu rester. J'essuierai alors une larme au coin de mes yeux, et malgré tout, cette séparation, c'est moi qui l'ai voulue.
Je sentirai mon cœur en pensant à tous ces jours futurs sans ton regard pour horizon, sans tes doigts pour me rassurer, sans tes mots pour m'envelopper de leur musique charnelle, et sans nos corps à corps. Je sentirai mon cœur et j'aurai mal, de cette douleur banale que l'on supporte tous les jours.
Je m'installerai pourtant, comme si de rien n'était, à la place qui m'est réservée. J'attendrai un peu avant de sortir de mon sac un livre de poche ou un carnet de mots croisés que j'aurai acheté quelques minutes plus tôt au kiosque à journaux. Je te regarderai juste pendant quelques secondes encore t'éloigner peu à peu de moi, tout en m'adressant un geste vigoureux de la main, comme si l'amplitude du mouvement pouvait changer le cours des choses. Un virage, et de statut de point minuscule, tu passeras à celui de souvenir vaguement imprimé sur ma rétine humide. C'est seulement alors que je pousserai un soupir profond, tout en gardant en mémoire ce mouvement post-coïtal qui agite tes pieds en un vague de trépidations un peu ridicules, légèrement interloquées et je sourirai, une lueur d'ironie dans le regard.
Puis je me focaliserai sur les cinq longs jours qui m'attendent, sur le bénéfice que j'en tirerai pour ma carrière. Pourquoi a-t-il fallu que ce séminaire se déroule à quatre cents kilomètres de chez nous, nous privant ainsi sans ménagement de la présence de l'autre ? Ce soir, je dormirai dans les draps froids d'une chambre d'hôtel.
Tiens ! Encore un serrement de cœur.Courage ! Cinq jours, cela passe vite.

PRIX

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Felix CULPA · il y a
Des ébats savaient décrits ! beau récit ! Je vous donne mon vote et je m'abonne ! Merci de passer lire, si le coeur vous en dit, mon premier texte en concours ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
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Etoile* · il y a
Avez-vous l'occasion de lire mes textes? Qu'en pensez-vous ? Merci d'avance
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JACB · il y a
La valise de tous les départs sera-t-elle de tous les retours ?
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Françoise Mornas · il y a
Un joli texte que j'ai lu d'un trait, et bravo pour la chute qui surprend, comme toute bonne chute ! Et la description de cette séparation est faite avec finesse. Bravo !
Je vous invite à venir découvrir, si vous le voulez, "Matières grise" en lice dans ce même prix : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

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Virgo34 · il y a
Un récit vivant qui tient en haleine jusqu'à la chute. +5
Je suis en finale du Prix Imaginarius avec un conte pour enfant que je vous invite à lire pour éventuellement le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Clitomaque · il y a
Toute l’ambiguïté d'un départ. Vous tenez jusqu'au bout le suspens. De quelle séparation parlez-vous ? En fait, vous le tenez même au-delà de la chute ... Tout reste possible
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Paul Digany · il y a
Puisque vous partez en voyage...
Puisque nous nous quittons bientôt...

J'aime la sincérité de la narratrice.

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RAC · il y a
Entre chute de reins et chute de riens...J'adore !
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Matheo de Bruvisso · il y a
Un réalisme pur et froid, beau par son honnête simplicité, dur à encaisser pour un romantique.
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Fredoladouleur · il y a
Belle découverte que ce texte avec ses airs de trompe-l'oeil ! ^^
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