Au mauvais moment

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Emporté par la houle des manifestants, Pablo avait fini par lâcher malgré sa ténacité la main de son père. Dans le flot de cris, de larmes et d’éclaboussures de sang et de sueur provoquées par les lacrymogènes et les coups de matraque, le jeune adolescent distinguait à peine son père derrière la nuée de fumée mêlée de policiers qui s’était formée entre eux.

La foule tempêtait. « Libérez nos camarades ! », « Assassins de la Police ! », « Que vive la démocratie ! » « Vive la Catalogne libre et autonome ! ». En réponse les coups de la police fondaient sur les premières lignes comme le flux d’une marée sur des promeneurs imprudents et Pablo fut violemment frappé à la tempe. Une armée de bottes de cuir submergeait Pablo qui gisait à moitié inconscient sur le pavé. De l’autre côté, son père, pacifiste de confession, fut saisi par une rage instinctive et plongea dans le cordon de boucliers, de casques et de matraques qui l’engloutit aussitôt.
Puis le calme revint sur la place Catalunya bercée par le chant lointain des sirènes qui cognaient contre les tympans de Pablo et de son père. Le fils gisait sur un brancard et endurait les douleurs et les cris de l’ambulance. Le père, éloigné de son fils et s’éloignant de la liberté, agglutiné dans un fourgon à la frange la plus radicale de la manifestation à laquelle il n’avait participé que par le hasard d’une promenade malencontreuse, se dirigeait tout droit vers le commissariat. Accablante, la déposition à son encontre le mena directement devant le tribunal correctionnel.
— Violences et outrage à agent.
« Que le prévenu se lève et entende les faits qui lui sont reprochés dans le rapport de police que je cite à l’instant :
« Violence inouïe à l’endroit des représentants des forces de l’ordre. L’individu s’est jeté sur le cordon de sécurité et a assené de violents coups à l’officier Carlos MontevaGonzalès. L’agent susmentionné souffre d’une commotion au thorax. »
« Agression caractérisée sur agent dépositaire de l’autorité publique. Votre dossier, Mr Juan Befaràs, ne plaide pas en votre faveur », dit le juge avant que le Procureur de la République ne renchérît :
« L’attitude violente de Mr Juan Befaràs à l’endroit des représentants des gardiens de la paix ne mérite autre chose qu’une condamnation exemplaire. Au regard des faits incontestables qui lui sont reprochés et des douze jours d’incapacité de travail de l’agent Carlos MontevaGonzalès, une simple admonestation ne suffit pas. Le prévenu doit répondre de ses actes et de ce fait je requiers une peine d’emprisonnement de trois ans avec prise d’effet immédiate. »
« La défense a-t-elle une objection à faire entendre ? » conclut le juge.
Le visage tuméfié du père de Pablo ne semblait émouvoir ni le procureur ni le juge. Et l’avocat commis d’office prit la défense de son client :
« Voyez, messieurs le juge et le procureur, cet homme dont le visage porte les stigmates de la violence de cette manifestation à laquelle il ne prenait part que par le fruit du hasard. Ce père de famille respectable, dont le passé, comme vous pouvez le constater et devez le prendre en compte dans votre délibération, ne présente aucun antécédent judiciaire. Ce père se promenait paisiblement et malencontreusement dans les rues d’une ville assiégée et tourmentée, quand il fut happé avec son fils — qui, soit dit en passant messieurs le Procureur et le Juge, git en ce moment même sur un lit d’hôpital, une affaire dont les premiers échos font état d’une bavure empreinte d’une violence inouïe et inappropriée de la part des officiers de police. En considération des éléments qui ajoutent au dossier, je réclame la libération immédiate et inconditionnelle de mon client, Monsieur Juan Befaràs. »
La délibération fut impitoyable et le père de Pablo écroué sans considération de son casier judiciaire vierge et de sa réaction protectrice et paternelle face à l’agression de son fils par un policier.

Six mois plus tard, Pablo vint rendre visite à son père pour la première fois depuis son incarcération. Remis de ses blessures physiques mais blessé au cœur par cet épisode, le jeune catalan paraissait avoir pris de l’âge et il s’adressa en ces mots à son père :
« Père, j’aurais aimé venir te voir plus tôt. Tout ce temps loin de toi ne cesse de me peser sur le cœur. Te voir là, de l’autre côté de la liberté, me brise le cœur. Mais cela justifie cet engagement que j’ai pris lorsque j’ai appris ta condamnation. Ces longs mois d’impuissance sont derrière moi maintenant et la haine qui a couvé en moi jaillit. L’injustice ne saura triompher ! J’ai rejoint les indépendantistes et nous préparons un coup d’éclat que l’Etat central ne saurait prévoir et dont il ne saura se remettre. La libération est proche ! »

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