Au marché

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Ingénieur agronome, amoureuse des livres et des lettres. Une plume en pause pour cause de deux mini-moi à gérer ! Lauréate du concours « Dis-moi dix mots semés au vent » 2012/2013. "Le  [+]

Ce matin de mai, je pénétrais dans les Halles du Boulingrin. Mon père y tenait un étal de poissons. Pêchés dans la mer du Nord, ils arrivaient la veille transportés par des camions, qui, je dois l’admettre, m’effrayaient un peu. Je dénombrais beaucoup d’espèces différentes : sole, cabillaud, sébaste, raie, églefin, lieu jaune, hareng, turbot ou loup de mer. Leurs yeux globuleux et leurs écailles aux mille reflets irisés me fascinaient. J’aimais caresser leur peau froide, c'était tout visqueux et ça sentait l’aventure du grand large.

Je marchais dans les allées avec ma mère et mes deux frères, plus petits que moi. C’était jour de marché et nous venions acheter des victuailles : du pain, un peu de viande et quelques légumes de saison. Les odeurs mélangées se répandaient dans cet espace, qui me semblait sans toit. Elles imprégnaient nos vêtements et semblaient presque palpables dans l’air. Les voix bruyantes des marchands, les cris des autres enfants et les papotages urbains résonnaient et chassaient le silence. Ici, le boucher côtoyait le poissonnier ; le boulanger, le pâtissier ; le maraîcher du village, le grossiste de la ville. Tout le monde respirait la bonne humeur. Ils étaient dans leur élément et j'avais l'impression d'être dans le mien. Je savais qu'un jour ou l'autre, dans quelques années, je serais la poissonnière du marché. Je m'y voyais déjà, un tablier blanc autour de la taille, les cheveux attachés comme ma mère, proposant aux passants ma belle marchandise, fraîche et appétissante.

J'arrivais à peine à la hauteur des étals, j’étais toute petite et je voyais surtout les chaussures et les jambes des gens. Ils portaient des corbeilles de fruits et de légumes : du chou, des radis, des pommes de terre, des petits pois et des fruits de saison.
On entendait les cris de nombreux marchands qui voulaient attirer le client.

Au détour d’une allée, notre père apparaissait. Toujours plongé dans son travail. J’étais fière de lui. Parfois, il conversait avec passion sur la préparation d’un mets pour le repas dominical, avec Mme Longant, une voisine que nous connaissions bien, ou M. Trubo, un vilain personnage, gras et couvert de boutons.
Ma mère s’approchait du présentoir, discrètement, pour ne pas bousculer les clients et, lorsqu’il l’apercevait, son visage d’ordinaire terne et sérieux s’illuminait, et s’ornait d’un sourire radieux.
J’ai eu la chance d’avoir des parents amoureux. Elle était son rayon de soleil, sa sève sucrée, sa muse, son âme sœur. Aujourd’hui encore, mes souvenirs d’enfant sont empreints de cet amour véritable.

Le boulanger était toujours couvert de blanc : sur son tablier et sur son visage franc. Ses énormes miches de pain étaient appétissantes et, chaque vendredi, nous avions droit à notre petit bout gratuit. Bon vivant de nature, il aimait beaucoup la gent féminine. Il rigolait souvent. Sans être trop audacieux, il couvrait ma mère de compliments.
Il faut dire que c’était une belle femme, ma mère ; aux formes voluptueuses et à l’air toujours gracieux. Ses petits yeux gris dévoilaient sa malice et ses longs cheveux bruns, attachés en chignon, lui donnaient l’allure d’une grande dame. Nous avions peu d'argent, elle avait l’élégance de ne pas le montrer.

Pourtant, ce jour-là, ce boulanger bon vivant nous regarda d’un air méfiant, comme si nous allions lui voler ses pains. Il porta sur ma mère un regard cruel, qui longtemps me hanta. Nous nous dépêchâmes de payer nos achats. Le maraîcher fut tout aussi odieux. Il nous donna des pommes de terre abîmées, les plus sales qui soient. Il affirma même que les quelques oranges, qui trônaient sur la table, étaient réservées à « une certaine clientèle ».
Quand j’y repense, j’aimerais les avoir tous devant moi ; leur cracher mon dégout, leur dévoiler leur attitude abominable, inhumaine ! Mais à quoi bon, c’est du passé. Ce qui est arrivé ne s'effacera jamais.

Mon père ne souriait pas. Ses traits étaient rigides et ses yeux, plein de larmes retenues. Nous n’étions que des enfants, mais le mauvais sort n’a pas de préférence. Ma mère nous laissa près de l'étalage. Nous rigolions toujours à la vue des anguilles, ces monstres de mer ressemblant aux serpents. Mon père en avait quelquefois. Nous nous amusions aussi à trouver un nom à chacun des poissons, un nom rigolo de préférence.

Après de longues minutes, papa vint nous embrasser, très fort. Nous ne comprîmes pas ce qui se passait. Il nous étreignit comme si c’était la dernière fois, comme si le monde allait s’écrouler. Son cœur battait à vive allure, ses mains tremblaient, son corps tout entier frémissait. Ma mère, à quelques pas de nous, était pâle comme l’albâtre, le regard songeur, les yeux encore mouillés et l’allure abattue. Elle me fit peur.

Nous étions en 1942, j'avais presque huit ans, mes frères tout juste six, nous étions juifs et quelques jours plus tard mon monde s’écroula.

Ce soir-là, ma mère cousit, sur mes robes en coton et sur les petites vestes marron de mes frères, des étoiles jaunes que nous trouvâmes fort jolies.
Nous comprîmes, plus tard, qu'elles étaient le symbole de l'indifférence et de la barbarie.

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