3
min
Image de Dan Mézenc

Dan Mézenc

190 lectures

12

Qualifié

Je n’aurais jamais dû la laisser partir là-bas. On peut, emporté par l’enthousiasme, se laisser aller et accepter de faire son enfant autant que de le perdre. On devait, elle et moi, se retrouver au port de Dakar. C’est un naufrage et une noyade plus tard, que j’ai compris combien l’attente est une immobilité. Qu’y a-t-il de plus immobile que l’attente ? Pas l’immobilité de celui qui pose devant le chevalet du peintre, mais celle qui fait que tout instant qui passe devient une éternité. Celle qui fait que l’on fond au soleil et que l’on se dissout dans le bitume d’un quai. Ce sont ma mémoire, mes souvenirs, mes pensées qui disparaissaient dans ce sol mou du port de Dakar. Nous étions le vingt-six septembre 2002. Le taxi brousse était arrivé tard au port et j’étais anxieux de savoir qu’elle devait être arrivée, m’attendant quelque part, assise, et heureuse. Je savais qu’elle serait fière. Elle avait gagné sa course, le cent mètres, lors des rencontres sportives de Ziguinchor. C’est pour cela que j’ai accepté qu’elle parte. Parce qu’elle savait qu’elle était la meilleure athlète sénégalaise et qu’elle gagnerait sa compétition. Et quand je suis arrivé au port, en retard, la silhouette blanche et massive du Joola n’était pas là. On le sait maintenant. Le Joola a fait naufrage au large de Banjul. En pleine nuit, plus de deux mille personnes avalées par l’océan avec leur bateau, trop lourd, trop chargé, devenu cercueil d’acier. Et quelques rescapés, les secours arrivés trop tard, la polémique. Qu’a fait l’armée ? Qu’a fait le gouvernement ? On le sait tout cela. J’étais en retard, et c’est elle qui aurait dû être anxieuse, inquiète de ne pas me voir. J’aurai eu un accident, un empêchement, une maladie. Je n’aurai pas trouvé l’argent pour venir jusqu’à Dakar. Elle se serait demandé comment me retrouver, où passer la nuit, où manger. Mais maintenant, c’est moi, là au milieu de la foule qui attend, inquiet de ne pas voir le bateau. Je ne vois pas la foule. Je ne vois que mes pensées disparaître dans le bitume bouillant de cet été. Je ne vois que mon corps transpirer sous le soleil de plomb qui cogne contre les bâtiments peints de chaux vive. Je ne vois que ma déception de finalement comprendre que j’aurais aimé qu’elle m’attende et c’est moi qui attend et qui connaît sa peur, la peur que j’aurais aimé qu’elle éprouve à ma place. Car l’attente, c’est la peur. Et avec elle, c’est son corps d’athlète, son corps tendu que j’attends. C’est son rire, sa gaieté. C’est seize ans de notre vie ensemble. Seize ans, c’est sa vie d’enfant. C’est la peur de ne plus pouvoir me souvenir de sa voix, de son sourire, de ses colères. Alors je me vois avec ma peur enfermée en mon for intérieur. Ma peur qui ne sort pas parce que l’attente est toujours là. Ma peur qui me tient immobile et qui ne permet pas de sortir de l’immobilité, l’immobilité de l’attente. Je suis prostré. Je m’assieds sur une caisse de bois. Je sens mon corps horriblement tendu, mes intestins prêts à éclater. Mon être prêt à se séparer de moi-même pour aller là-bas, au-delà de moi, vers elle. Ma conscience devient sa conscience. Elle est tout ce que je suis. L’attente me torture et je fusionne avec elle. Je ne peux plus supporter la foule qui m’entoure, qui crie, qui courre. Je voudrais tous les tuer, les voir disparaître. J’ai peur d’être devenu fou quand arrivera le bateau. La foule crie chaque fois qu’un bateau se montre à l’horizon, mais il s’agit de cargos, de vraquiers et jamais le Joola ne semble vouloir apparaître. Alors chaque seconde d’attente, une fois l’espoir déçu, redevient une privation. Privation de sa proximité, privation des ses odeurs, privation de ses baisers. Je me rends compte que je la désire et que je veux qu’elle voie que je la désire. Mais la dignité me demande de persévérer dans cette douleur. Sentiment de vanité, d’inutilité et de grotesque. Grotesque de l’espoir, vanité de l’espérance, inutilité de la douleur. Je me regarde avoir mal. Je me regarde inquiet et anxieux. Je vois mon corps transpirer et trembler de cette inquiétude et de cette anxiété.

Et soudain, je vois la foule de tous ceux qui attendent comme moi, s’agiter comme un seul animal au corps monstrueux. On vient d’annoncer le naufrage du bateau, hier soir, en pleine nuit, peu après l’escale de Karabane. Tous nous savions. Tous nous avions compris. Le silence des autorités était éloquent, criant. Je sais que j’avais enfoui en moi cette vérité admise, acceptée déjà. Mon corps s’est soudain relâché, mes organes se sont détendus, mes muscles ont disparu et l’agréable douleur de l’attente, cette si agréable douleur, s’est transformée en un cri de désespoir. Je savais que je l’avais perdue, elle, ses seize ans, ma championne de course de vitesse. Je ne savais pas alors que je devrai encore attendre. Attendre que l’on ramène les corps des noyés et attendre la reconnaissance des corps que l’on a étalés entre les containers stockés sur le port et qui se décomposent et puent sous le soleil de Dakar. Et puis attendre les discours des officiels qui ne servent à rien, mais qui sont nécessaires pour se révolter, pour passer sa rage.

Et jusqu’au dernier jour, j’ai attendu son corps, son indispensable corps. Je le voulais, même ballonné par l’eau de mer, même bouffé par les poissons, même décomposé par la chaleur et le sel. Et rien, je n’ai rien eu. Les autorités m’ont dit de rentrer chez moi. Qu’il n’y avait plus d’espoir. Qu’attendre ne servait plus à rien. T’attendre, c’était douter de ton absence. L’attente, c’était mon quotidien, ma douleur joyeuse, ma raison de vivre. Alors je me suis laissé glisser dans l’eau du port, certain que la noyade serait une mort douce, car la mort est douce.

PRIX

Image de Hiver 2014
12

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème