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Au fond du placard

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Nayn

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- Chut !
Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui intimer le silence. Elle referma sa bouche avant qu’un son n’en sorte. Je remerciais silencieusement le ciel. Le bruit s’éloigna.
C’était un bruit de pas. Lourd, que l’on imaginait produit par de lourdes bottes, au bout de lourdes jambes. La plancher soupirait sous ce poids inhabituel, ses vieilles planches gémissaient des grincements inédits.
La lumière s’éteignit. Nous étions à nouveau dans le noir. J’entendis ma fille reprendre sa respiration, une longue inspiration saccadée, comme après des sanglots. Je la cherchais des mains dans le noir. Je la trouvais et l’attirais contre moi.
Je sentais son petit corps tremblant et chaud contre ma poitrine. Elle se mit à trembler.
- - Chut...
Je le murmurais cette fois-ci sur un ton totalement différent. Un ton que je voulais rassurant. Je lui murmurais que tout irait bien, de ne pas s’inquiéter, ça va aller, chut... là, c’est tout.
Une litanie lénifiante de propos incohérent qui calmait mon rythme cardiaque en même temps que le sien.
Aux premiers cris dans la maison, nous nous étions réfugiés dans le placard de sa chambre. Je l’y avais déposé sans ménagement, m’y poussant à sa suite, refermant la double porte derrière nous. La suppliant de ne faire aucun bruit.
Les bruits de pas ne tardèrent pas à apparaître dans la chambre. Il fallait leur échapper, se recroqueviller, les genoux sur la poitrine, les mains sur la nuque, les yeux fermés. Disparaître, ne plus respirer, ne plus exister pour ne pas se faire repérer.
Elle était maintenant un peu plus calme. Elle se décolla de moi, reprenant sa place inconfortable. Elle était courageuse. C’était ma fille. Je la regardais sans pouvoir distinguer ses traits dans le noir. Je lui souris sachant qu’elle ne me verrait pas. Elle chercha à nouveau ma main, nous nous agrippâmes.
- - J’ai peur papa.
Je ne pouvais rien lui répondre. Moi aussi j’avais peur. Peur pour elle et pour moi. Je m’étais toujours demandé comment je réagirais dans une situation d’urgence. Je le savais désormais. Je me cachais un fond d’un placard, suppliant ma fille de ne pas faire de bruit, lui demandant d’éviter de respirer pour ne pas se faire surprendre. Est-ce qu’elle ne méritait pas mieux qu’un père qui se cache ?
- - Papa ? Je dois faire pipi, chuchota-t-elle
- - Maintenant ? Tu ne peux pas attendre un peu ?, lui murmurais-je ?
Je l’entendis plus que je ne la vis secouait la tête. Quelle question idiote ! Si elle m’en parlait c’est qu’elle ne pouvait plus attendre.
- - Il va falloir que tu fasses dans ta culotte mon lapin, je suis désolé.
Malgré la situation, je sentis l’indignation sur son visage. Elle secoua à nouveau la tête.
- - Non, je peux pas.
- - Ce n’est pas grave, lapin. C’est rien du tout. Personne ne le saura. Ne t’inquiètes pas.
Je l’entendis émettre de petits reniflements, elle s’était mis à pleurer.
- - Pleure pas lapin. C’est n’est rien, je te promets.
Je n’entendis plus rien pendant quelques secondes. Puis elle se jeta contre moi.
- - Ça y est, dit-elle tout bas, honteusement.
- - Ce n’est rien, répétais-je.
Je sentis l’humidité désagréable de son urine contre moi.

Combien de temps s’est écoulé collé l’un à l’autre ? Je ne saurais le dire. Des heures ? Je n’en avais pas l’impression mais elle s’était endormi contre moi et je ne pouvais pas jurer de ne pas en avoir fait autant. Peut-être avais-je dormi car un rai de lumière se trouvait devant mes yeux. Je ne m’en étais pas aperçu tout de suite. J’étais là à le fixer bêtement essayant de comprendre.
Le bruit revint, plus traînant, m’évoquant des souvenirs de bottes de pêches sur le pont d’un bateau.
- - Papa...
Elle s’était réveillée. Elle m’étreigna si fort de ses petits bras qu’on aurait dit qu’elle voulait se cacher à l’intérieur de mon corps. Comme si elle se souvenait que l’endroit où elle avait été le plus en sécurité avait été le ventre de sa mère.
En remuant, elle déclencha des remugles d’urine qui me prirent à la gorge. J’essayais de déglutir pour éviter de tousser. Je voulais bloquer ce réflexe au fond de ma gorge. Je sentais que si je respirais trop fort la toux se déclencherai. Je respirais par le nez, je me mis les deux mains devant la bouche.
Elle bougea sur moi, un genou s’enfonçant dans l’une de mes cuisses, l’autre dans mon ventre. J’essayais de trouver une position plus confortable, j’avais l’impression de faire beaucoup, beaucoup trop de bruit. Elle me mit ses cheveux dans le visage. Mon irritation monta de quelques degrés. Je toussais.
Nous nous figeâmes.
Ca y étais. J’avais commis l’irréparable. L’acte qui nous condamnerait tous les deux.
- Oh ma chérie, je suis désolé, pensais-je.
Le bruit se rapprocha rapidement. Une ombre passa devant le rai de lumière. Plus rien.
L’ombre repassa accompagnée des bottes les plus sonores de l’univers.
C’est le bruit que doivent produite les trous noirs, pensais-je stupidement.
Je sentis une vague chaude m’envahir les cuisses. Franchement je ne sais pas si cette fois-ci c’était elle ou moi.
Puis tout se passa très vite. La porte fut arrachée de ses gonds par une force prodigieuse. Je levai la tête mais ne vit qu’une ombre gigantesque éclairée par derrière par l’halogène de la chambre. Au moment où elle penchait sur nous, je lui tournais le dos afin de protéger ma fille.
Un bruit extraordinaire déchira mes tympans. Un bruit si soudain dans le silence qui nous environnait depuis une éternité qu’il paraissait déplacé, incongru. Etranger.
J’attendis. Le silence revint, entrecoupé seulement du son produit par nos deux gorges.
Je me retournais. L’ombre était au sol, déchirée. Ma femme debout au milieu de la pièce une arme encore fumante au bout de son bras.
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