Au-delà des grilles

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Image de Automne 2012
Je suis dehors.
Enfin.
Mes jambes se mettent à trembler façon Parkinson. J’avance lentement, comme un escargot à moitié crevé. Je me retourne pour voir si je ne laisse pas une trace de bave dans mon sillage.
La lourdeur du temps perdu écrase mes épaules un peu voûtées.
J’ai l’impression d’avoir pris vingt kilos alors que je suis épais comme une brindille.
Dans l’autre monde l’apesanteur doit être différente. Je suis le premier homme qui marche sur la Lune, mal dans sa peau, mal dans son slip, angoissé et maladroit. Houston, vous m’entendez ? Pas de scaphandre, pas de boussole, il faut que je me débrouille.
Je me sens lourd. Lourd comme le coup de marteau du juge qui m’a envoyé à l’ombre, chez les morts-vivants, les oubliés, les proscrits.
Je longe le mur que je connais bien, je le trouve moins haut maintenant que suis dehors.
Dans la vie tout est question de point de vue. Comme dans la blague du fou qui se hisse en haut de la grille de l’asile et qui demande à un passant : « Vous êtes nombreux là-dedans ? ».
Mais je ne suis plus chez les dingues, je suis le passant qui passe, la baguette de pain sous le bras, contribuable modèle qui paie ses impôts rubis sur l’ongle.
Je suis du bon côté de la société.
Les dangereux, les malfaisants, les infréquentables, les voleurs n’empruntent pas ce trottoir, je suis à l’abri, protégé par la pierre rassurante de la muraille pénitentiaire.
Le soleil brille, une bonne odeur d’herbe fraîchement coupée me titille les narines.
Un très léger fumet de bouffe se mêle à l’odeur de liberté, sans doute de la viande grillée avec une petite touche de pommes de terre frites.
Mon estomac gargouille, tortillé par les souvenirs. Ma langue se frotte amoureusement contre mon palais, à la recherche de goûts oubliés. Ma vue se brouille, la vision d’une andouillette et d’un pot de beaujolais, en surimpression, brûle ma rétine sevrée d’images appétissantes.
J’entre dans un bistrot dont le menu du jour ressemble à un festin princier.
Les clients me surveillent du coin de l’œil, ils savent regarder sans en avoir l’air. Le premier repas du taulard libéré est un spectacle habituel pour la masse laborieuse qui reprend des forces avant de retourner à l’usine ou au bureau.
Je me régale. Je me reconstitue. Je grossis à vue d’œil. Je vais exploser. Je dégomme la énième tranche de pain en épongeant le fond de l’assiette quand je sens un regard bienveillant posé sur moi, une sorte d’onde chaleureuse qui picote ma poitrine en faisant taper mon cœur plus fort.
Trois femmes, sans doute des secrétaires qui prennent leur pause, occupent une table au fond du troquet. Les deux qui me tournent le dos ne savent même pas que j’existe.
La troisième me fait face. Elle n’écoute pas ses collègues jacasser. Elle ne me quitte pas des yeux.
Son regard m’interroge. Elle veut me parler. Elle a des choses à me dire, peut-être qu’elle me connaît, qu’elle me reconnaît. Elle a sans doute un secret à me confier, des confidences à me faire.
Et si j’étais celui qu’elle attend depuis toujours ?
Je traverse le jardinet devant la maison.
Elle est sur le seuil, sa main s’agite en signe de bienvenue. Les gosses se jettent dans mes jambes en criant : « Papa, papa ». Le chien aboie en remuant la queue.
Je serre ma femme très fort dans mes bras. Je loge mon nez dans son cou soyeux, j’inspire une énorme bouffée de cette odeur qui m’envoûte, cette odeur de femme heureuse, ce parfum de bonheur, senteur unique que l’on ne trouve pas dans le commerce, en vaporisateur, mais seulement sur le corps de celle qu’on aime et qui vous aime.
Il fait nuit. Les enfants dorment.
Elle me sourit. « Viens te coucher, chérie ». L’invitation est directe, sans détours. Je vais accomplir avec délectation ce fameux devoir conjugal que les hommes mariés dénoncent parfois mais que les vrais enchaînés espèrent de toutes leurs forces. L’amour ne peut pas devenir une routine pour ceux qui en sont privés durant des années.
Les caresses sont d’une douceur inouïe, des milliers de plumes d’anges effleurent mon épiderme amnésique. Les baisers, de plus en plus fougueux, prolongent les tendres séances d’apnée dont je rêvais pendant mes insomnies.
La jonction se fait, la soudure brûlante fait sursauter les corps et mon esprit s’envole, bien loin, dans un univers sans grilles, sans murs, sans périmètre de sécurité ni vidéo-surveillance.
Le bruit des chaises me sort de ma torpeur. Le trois secrétaires se lèvent et se dirigent vers la sortie.
La femme de ma vie traine un peu, derrière les autres, elle laisse filer ses copines en faisant semblant de chercher un objet dans son sac.
Elle passe près de moi, au ralenti. Ses lèvres s’écartent : « Au revoir ».
J’ai bien entendu. Elle m’a parlé. Ma bouche se fige, je suis incapable de sortir le moindre son.
Sa voix me surprend à nouveau : «  Vous revenez demain ? ».
J’articule dans la douleur : «  Oui, je serai là ».
Elle sourit. Un sourire merveilleux que je n’attendais plus, même dans mes rêves les plus délirants. Radieuse, elle dit : « Alors à demain » puis elle disparait dans un courant d’air plein de promesses.
Je sors.
Au loin j’aperçois les murs de mon dernier domicile connu.
Je me sens bien. Je me sens libre.
Tout est possible quand la journée commence par un sourire.
Mon avenir est au-delà des grilles.

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Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
Chapeau bas M.Marcel!

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