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Au creux de Mon Arbre

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Cétacé

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Ce soir les copines (le terme est assez pathétique, mais les qualifier de vieilles amies ne leur plairait guère) me feront la surprise de fêter mes septante printemps. A l’aube de ma quatre-vingtième décennie, je peux, si je veux, en remontrer à de plus jeunes que moi, mais ils s’en fichent. La réciproque est vraie, nous n’avons rien à nous prouver. Ceci étant dit, tous les matins je vais courir sur le chemin de halage, le long du canal. Parfois, mais rarement car j’y vais aux premières lueurs de l’aube, je croise un de ces dératés jeté au bas du lit par un amour déçu, les hurlements du rejeton nouveau-né ou le hululement d’une sirène pressée. Ecouteurs vissés aux oreilles, mollet frémissant et cuisse nerveuse, ils m’ignorent, grand-bien leur fasse. Je ne suis pour eux qu’une trotteuse cacochyme traquant la performance, je leur laisse le plaisir d’imaginer ce que je ne suis pas.

Au mitan de mon parcours, un vieil arbre penche son tronc crevassé vers la berge, jusqu’à plonger ses branches les plus basses dans l’eau paresseuse. De quelle essence est-il, ne m’en demandez pas trop, un chêne me diront les férus de foresterie, sans doute, mais il est si haut, si large, si vaste, en un mot si centenaire, que sa tête et sa séité se sont perdues dans le ciel. Il ne se passe pas un seul matin que je ne flatte son écorce rugueuse, toujours douce sous mes mains, tiède contre ma joue. A force de l’étreindre, jour après jour, j’ai creusé dans une de ses vulves ourlées et profondes qui sont les marques d’anciennes blessures cicatrisées par les caprices du temps, une faille discrète dans laquelle petit à petit je me niche avec volupté, le temps d’une pause, à l’écoute de son cœur battant à l’unisson du mien.

Ce soir, les copines s’annonceront sans crier gare, les bras chargés de bonnes choses à manger et à boire, leurs mains en coupes, pleines de petits riens enrubannés de ficelles dorées que je déballerai avec des O et des A d’émerveillement et de ravissement hypocrites. Car moi, ce que j’attends ardemment depuis des années, c’est qu’elles me fassent la surprise d’arriver avec un set de cœur prêt à l’emploi, empaqueté, emballé, ficelé, enrubanné, dans un tapis-cadeau que je déroulerais avec des Ooohhhhh et des Aaahhhh de plaisir anticipé. Un éphèbe apollonien, un barbe-bleu en mal d’une huitième épouse ou encore un nain distrait à la poursuite de sa chimère, qu’importe pourvu qu’il me fasse oublier le temps d’une nuit le Sept tant redouté des septante années à venir. Puis qu’elles disparaissent et me laissent seule avec lui. Qu’il me fasse grimper au septième ciel en égrenant les sept péchés capiteux sur ma peau. Que nos doigts réunis pianotent en sept variations sur le thème de l’amour crépusculaire puisque septuagénaire.

Ce n’est pas faute de leur en parler, mais elles me rétorquent, avec des trémolos dans la voix, qu’à notre âge on a beaucoup à faire avec les petits-enfants qui gigotent, le fils ou la fille qui divorce, les vieux parents qui radotent, le jardin qui grabote, l’arthrose qui galope, je ne sais quoi encore. Alors pourquoi aller s’encombrer d’un vieux-couche-culotte en devenir, d’un grabataire en puissance, tant il est connu que ce sont les hommes qui partent les premiers avec une saloperie de maladie pour tout bagage dans l’au-delà. Mais ce n’est pas forcément d’un vieux dont j’ai besoin, moi! Quand comprendront-elles enfin qu’il n’y a pas d’âge pour exulter, que seule la douceur, la tiédeur d’une peau contre ma peau importe.

Ce soir, je n’ouvrirai pas ma porte aux petits riens enrubannés et aux victuailles allégées. J’ai enfilé mon short et mes baskets, j’ai caché la clé sous le paillasson et suis partie trottiner sur le chemin de halage. Les premières lueurs de l’aube baignent le canal d’une lueur bleutée, de petites fumeroles caressent son eau paresseuse, leur souffle s’accordant au silence de ma course. Et le voilà, qui se dresse au mitan de mon parcours, avec ses racines centenaires ancrées au plus profond de la terre, son tronc puissant de guerrier arborant fièrement ses blessures, ses bourgeons gorgés de sève érigés dans la brume. Si vieux et si jeune à la fois. Mon arbre. Avec sa cicatrice béante, accueillante, enveloppante, où je me love, frémissante, comme une jeune épousée en attente. Et je m’enivre de ses souveraines fragrances, m’égarant dans ses lignes de vie, jusqu’à en perdre la raison.

Sur le chemin de halage les joggers, cuisse nerveuse et mollet frémissant, nous frôlent indifférents, insupportables de jeunesse arrogante. Parfois l’un d’eux s’arrête pour s’alléger d’un jet d’urine bien placé, tel un jeune chiot haletant et pressé. L’inconscient ! Qu’il s’estime heureux s’il a droit à un entrefilet en dernière page du journal local : Disparition suspecte, hier matin, d’un...
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Sylvie Neveu · il y a
La vie comme elle est, une belle écriture toujours et une manière de dire simplement et des mots en étendards libres et puis j'ai appris celui-ci : " séité " et puis la fin, me fait pensé à un passage à l'acte pas piqué des hannetons !
Merci
sylvie

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Cétacé · il y a
Merci Sylvie de votre doux compliment. De l'amour dans toute chose, tous les moyens sont bons pour l'atteindre ...
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Adibro · il y a
J'adore, c'était trop bien :)
C'est tendre avec des petits passages et vraiment touchants.
Bravo un vrai plaisir à lire Cétacé :)

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Cétacé · il y a
Adibro, merci, infiniment!
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Adibro · il y a
De rien Cétacé :)
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Alice Merveille · il y a
C'est savoureux, lucide et délicieusement un peu vachard... Echanges de câlins avec l'amant-arbre... Emouvant !
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Cétacé · il y a
Délicieusement vachard .... Coco, vous avez tout compris! merci;)
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Raymonde · il y a
je chercherai , dans mon trifouilles populaire, la créature qui te fera passer tes vieilles années avec allégresse....rien n'est sur, tout dépend des arrivages...mais le temps de tes septante est encore loin, alors, espoir ??????
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Cétacé · il y a
AhAhAh, marions-les, marions-les, et qu'on n'en parle plus... à+Ray!
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SakimaRomane · il y a
Humour et lucidité...Bravo Cétacé :)
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Cétacé · il y a
Deux en un, la recette est là pour passer le cap... au mieux, merci Sakira
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Dominique Hilloulin · il y a
Une chronique lucide, sans pathos . J'aime la poésie contenue ci- après : " (..) que seule la douceur, la tiédeur d’une peau contre ma peau importe (...)."
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Cétacé · il y a
Tout en douceur, et profondeur, comme le dit Arno, merci Dominique.
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Fantec · il y a
L'humour l'emporte toujours sur le désespoir ;)
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Cétacé · il y a
Oui, mieux vaut en rire, merci Fantec
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Francine Lambert · il y a
Un brin d'humour, un soupçon de réalisme et une bonne dose de rêve pour aborder cet anniversaire avec sérénité . . . et vous avez raison Cétacé --- c'est assez ! ----- dites non à tous "ces petits riens enrubannés et aux victuailles allégées" offrez-vous donc vous-même votre cadeau tel que vous le rêvez , réfugiée au creux de votre arbre . . . Heureux anniversaire Cétacé !
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Cétacé · il y a
merci Francine, j'ai souffér mes bougies sans les compter!
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Fanchon · il y a
Amie Anne, je ne serai pas là pour te souhaiter tes septante ans. Je n'aurai pas au creux de mes mains de paquet enrubanné.
Simplement, depuis les mille étangs de la Brenne, un grand merci pour ce beau texte.
Et quand-même, bon anniversaire!

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Cétacé · il y a
Oui, amie Fanchon, j'aime fêter mon anniversaire au mitan de l'année, il n'en comptera pas double pour autant...
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Klefde8 · il y a
Un peu tristounet...je trouve quand même que "Pierrotdu84" devrait venir te fêter ton anniversaire. .....
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Cétacé · il y a
Je trouve aussi!!!!!
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