Au coeur de la Vie

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Juin 1944, pour beaucoup cela signifiait la fin d’une passion, mais avec Emile nous sommes arrivés là-bas en plein été. De la terreur à ce paysage pétillant de joie, mon corps en avait senti le changement douloureux de la vie qui se dénude mais mon esprit lui n’avait pas vu Thanatos le tuer avec une haine à peine humaine.
Je tiens mon petit frère dans les bras. Il n’avait que cinq ans et moi onze quand nous avons parcouru le Styx. Il est difficile de me rappeler comment nous sommes arrivés là. A mesure que mes paupières cillent, me confirmant que je rencontre enfin la liberté, mon passé se noie dans ces souvenirs exhalant la misère qui, à leur tour, se perdent dans des silences qui périssent. Devant nous se dresse une vie de tableau où l’humanité guérie car tout n’est que calme irrationnel. Mon regard a interdiction de fixer autre image que celle qui se trouve en face de mon âme. Si on m’avait soufflé un jour que l’infini et l’éternité étaient champs interminables de blé abandonnés, j’aurais défié la vie par tous les destins. Je ne suis ni chez Satan, ni chez Dieu car les chemins de l’enfer ne sont pas aussi attrayants et les routes du paradis pas aussi démunies. Je suis au milieu de deux mondes que Moïse a rejoint, non pour ouvrir la mer mais la terre de ses ancêtres pour que puisse jaillir le fil d’Ariane. Milles chemins n’indiquant qu’une seule route faite de graviers solitaires et de pierres abîmées. Face à la fin j’essaye de nourrir mes yeux par ce que je vois et mon cerveau par ce que je ressens mais l’atmosphère empêche ma chaire de se mouvoir. Je suis forcée de regarder cette route morte et fade ou peut être des corps ont été trainés il fut un temps. C’est avec peine que je tranche ces chaines invisibles et détache mon regard de sa trajectoire. A gauche de cet horizon délicieusement chaotique, un poteau en bois avec deux directions qui n’indiquent nulle part. Dénuées de toute fonction, violées par l’univers, elles ne servent qu’à dégager une étonnante tristesse devant cette gaieté suspecte. La seule vie qui émane de ce monde est ce lampadaire dont le cœur est allumé par Lucifer malgré la chaleur du soleil. Le soleil. Mon menton s’élève avec toute la sagesse dont je suis digne vers cette marée dansante sans interférences à la recherche de celui qui a guidé tant d’Hommes et sauvé la vie à tant d’autres. Je me résous, visiblement le soleil aussi nous a abandonné, car ailleurs la colère et la haine ne portent toujours aucun Dieu. Le chemin se dresse au pied du lampadaire, au-delà et derrière moi, il n’y a rien. Je n’aurais jamais pensée que le rien serait visible, il n’est pas noir mais ne s’habille d’aucune couleur. Je tends mon bras vers lui, espérant peut être relire la page précédente, mes doigts glissent entre sa peau sans chaleur, cet échec m’afflige et me rappelle que je ne suis plus des leurs. Emile tire ma robe. Instinctivement ma tête se retourne vers l’horizon comme si le cerveau cherchait toujours à fuir sa condition.

Se dresse devant nous une dizaine d’enfants marchant lentement et paisiblement, la tête élevée de pouvoir à travers l’herbe plus haute que le malheur et la guerre qui régnaient chez les Hommes. Je tends l’oreille mais rien ne vient perturber ce calme paisible. Pas même le vent qui hurle de douleur sa présence. Rien ne bouge autour de ses dix auras magnifiques. Ce calme olympien apaise mes larmes qui n’ont que trop noyé à mort mon esprit pendant qu’on assassinait mon corps. Petit à petit le bébé que j’avais été et qui avait refait surface, s’apaise et s’éteint. La satiété et la plénitude me prennent à la gorge, mon corps est toujours accroché à mon esprit pourtant je ne ressens plus rien d’humain, seulement la sagesse et le bien être. Je regarde ces enfants venir à nous comme des anges en tenue délabrée. Le plus grand doit avoir à peine quinze ans. Il tient entre ses mains une tête de cochon encore fraiche. Le sang s’effile entre ses doigts de porcelaine. Ils approchent avec un sourire aussi imposant que leur beauté, aussi grand que leur port de tête, aussi agréable que leur démarche flottante. A cet instant j’envie leur bonheur facial, ils n’ont pas dû vivre le combat que nous avions enduré Emile et moi. J’aurais voulu remplir mon crâne de colère mais quelque chose m’en empêche, je suis condamnée à ne ressentir que l’extase qui s’écoule douloureusement dans mon sang. Ils s’arrêtent devant moi sans dépasser le bout du chemin. Les orteils du garçon de quinze ans stoppent à la dernière petite pierre avec une habileté sauvage. Il me fixe toujours avec son sourire qui de plus près ne montre pas le bonheur mais une réalité spécieuse. Il me tend la tête de cochon coupée par la Mort elle même. On dit que les porcs peuvent ressentir le stress quand d’autres animaux périssent. Celui-ci avait du s’endormir loin de l’abattoir, car il affiche encore une lueur d’espoir à travers ses yeux vitreux. Cela me rappelle à quel point, même accompagné, l’homme est condamné à mourir seul. Je prends cet étrange trophée sortit tout droit de l’enfer dans mon autre main. Lorsque mes yeux épousent les corps de ces enfants vident d’humanité, je n’ose pas me demander de quelle matière est faite la fin. Quelque chose me dérange chez eux. Ce n’est pas tant le déni dans leur cœur théâtral qu’ils s’infligent en croyant à leur bonheur mais ce mensonge qu’ils tentent de nous infliger à coups d’angoisse qui m’empêche de franchir la frontière. Nous avons déjà vécu la torture. Pas deux fois. Qui aurait cru que la mort aurait choisi l’activité humaine la plus pure et la plus inoffensive qu’est de laver son corps pour blanchir son âme. Plus jamais je ne ne me laverai de mes péchés et plus jamais l’eau ou le Zycklon B couleront sur mon innocence.

Le garçon de quinze ans me fait signe de le suivre. J’entends son âme parler et se répandre à travers ce paysage sacrifié.
Viens sur les sentiers glorieux, loin des chemins battus et des routes incertaines. Car ta fin n’est pas la Fin et la vraie Vie t’attend.
Il nous tend sa main en prenant soin de ne pas dépasser l’éternité. Je voudrais lui répondre mais ni les mots ni mes lèvres ne se manifestent. Tout comme le blé et ces enfants je suis devenue statue de chaire.
- Si tu ne nous suis pas, le Rien te mangera et la signification de la Mort perdra tout son sens, elle ne voudra plus dire « passage » mais « arrêt ». Accepte de te libérer de ce passé qui te pèse à cause d’une existence qui t’a remplacée. Lâche ce qui n’est ni toi, ni l’humanité et tu trouveras pourquoi la Vie existe dans l’univers cosmique.
Ai-je vraiment le choix de contredire le détenteur de pouvoir et de vérité ? Celui qui est là depuis que le commencement à créé l’Homme et qui sera là quand la fin le détruira ? Il me faut être à ses côtés pour affronter l’explosion de ces deux réalités. Je lâche Emile sur le sol qui tombe sans bruit. Ainsi de la main droite je peux embrasser la suite après le deuil. Pieds après pas, pas après pieds, courage vers le but. Et c’est au cœur de la nuit éclairée par la sagesse de Lucifer, qui s’allume et s’éteint comme l’image qui défile dans un train qui va, que je marche vers de nouveaux lendemains. L’enfance n’est qu’étape d’une construction bancale qui fini par s’égarer quand la lumière en son âme s’allume pour briller sans limite au bout d’un sentier d’éternité. Derrière moi je laisse Emile déjà englouti par la nuit, tout comme les pancartes immobiles et les champs de blé. Peut être qu’un jour tu nous verras, moi, nous, enfants égarés et tu nous prendras la main pour une nouvelle étreinte comme le train qui rentre en gare le temps d’une immortalité.
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