Au cœur de la nuit

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Blogueur (naguère quotidien), auteur de nouvelles le dimanche lorsque mon temps de cerveau est disponible. Sauf que l'on n'écrit pas avec son cerveau, aussi rapide soit-il. On écrit heureusement  [+]

Image de Été 2019

C’était la grande nuit pour Kevin. Il la préparait depuis presque un an.

Il avait cherché si la faille qu’il avait découverte avait déjà été exploitée. Rien. Il devait être le premier à y avoir pensé. Il avait ensuite travaillé dur pour accumuler un capital de départ. Un mois avant la date fatidique il avait aussi emprunté une grosse somme d’argent.

Ce samedi soir-là, il était fin prêt et radieux dans son smoking sur mesure. Il savait qu’une telle tenue lui ouvrirait grandes les portes de n’importe quel casino et il avait choisi le plus beau, à Monte-Carlo. Quand il arriva vers minuit – car qui arriverait plus tôt ? – le personnel lui fit des saluts appuyés et il se dirigea d’un pas nonchalant vers la salle réservée aux plus hauts enjeux.

La salle était calme mais seulement en apparence. On sentait la tension des joueurs. Où passer une meilleure nuit que dans un casino, quand on était joueur et qu’il s’agissait de la plus longue nuit de l’année, celle du retour à l’heure d’hiver ? Au centre de la salle trônait une grande roulette, très belle et très ancienne, même si son mécanisme neuf était changé tous les jours par sécurité.

Kevin commanda un cocktail peu alcoolisé et s’installa à une table mineure de 21 juste à côté de la roulette principale. Il joua sans s’occuper de perdre ou de gagner. Il misait le minimum toléré dans cette salle de luxe. À 1h45 du matin, il commanda un cocktail un peu plus alcoolisé. Cela allait bientôt commencer ! Il avait beaucoup perdu déjà, mais seulement un quart de son capital. Comme prévu. Il commença à soigneusement noter les numéros qui sortaient à la roulette voisine, avec l’heure exacte à la seconde près du « Rien ne va plus ». Comme il avait pris des notes toute la soirée à propos du 21, personne ne s’étonna de ce comportement. Même le personnel le jugeait inoffensif. Encore un de ces joueurs qui se croyaient au grand soir de leur vie !

À 2h53 du matin exactement, il referma son carnet et se dirigea vers le bar où il demanda un verre d’eau gazeuse, puis il se dirigea vers la roulette. Aucune place n’était disponible. Kevin se tourna vers l’un des membres du personnel et demanda discrètement s’il pouvait avoir une place à la roulette. L’homme hocha la tête et le pria de le suivre. Il se dirigea vers un joueur assis en lui faisant un signe de la main. Celui-ci se leva juste au moment où Kevin s’approchait de lui et il put s’asseoir tranquillement. La place juste en face du croupier, la place d’honneur réservée en permanence aux invités de marque. Pour le moment tout allait bien.

À ce moment l’horloge commença à sonner. Kevin écouta le premier coup. Puis le deuxième et il ferma les yeux une seconde. Il n’y eut pas de troisième coup. Le deuxième était devenu le second. L’horloger du casino connaissait son métier. À trois heures, il était de nouveau deux heures.

Kevin rouvrit les yeux au moment où le croupier lançait la boule. Il sortit tranquillement son carnet et regarda sa montre revenue elle aussi à deux heures. Il misa un petit jeton de 500 € au hasard, en choisissant exprès de ne pas miser sur le 21 qui était le premier sur sa liste après deux heures. Le « Rien ne va plus » du croupier arriva à la seconde près. Et le 21 sortit, évidemment.

Kevin sourit : son carnet comptait vingt numéros. Le deuxième était le 12. Il misa dix gros jetons sur le 12 et attendit. Le croupier souriait toujours. Le 12 sortit – naturellement – à la seconde précise où il l’attendait. Quelques murmures parcoururent la table. Une petite vague de chaleur. Qu’ils attendent de voir, se dit Kevin.

Kevin gagna le troisième lancer, puis le quatrième. À ce moment il disposait d’une pile impressionnante de jetons et était devenu l’attraction de la roulette. Au moment du cinquième lancer, plusieurs personnes se rapprochèrent. Discrètement l’un d’eux fit un signe au croupier qui se retira en disant « changement de croupier ». Kevin sourit. Il s’y attendait. Il glissa quelques jetons au croupier. Il décida de perdre ce lancer et misa quelques jetons sur le 16 au lieu du 17. Nombreux étaient ceux qui poussèrent un soupir quand il perdit. Il imaginait les commentaires : pas passé loin ce coup-ci ; le nouveau croupier l’a déstabilisé ; le nouveau croupier a dû tricher...

Au coup suivant, Kevin annonça « tapis » sur le 7. Un silence de plomb tomba sur la table,. Le croupier regarda Kevin dans les yeux, dit « Rien ne va plus » à la seconde prévue, puis eut une légère contraction du côté gauche. Kevin sut qu’il avait appuyé sur la pédale pour contrôler la boule. Kevin ne le quitta pas des yeux. Le croupier haussa légèrement les sourcils puis eut la même contraction, un peu plus forte cette fois. Il détourna le regard vers la droite de Kevin, un peu plus haut. Vers son patron visiblement. Il eut un léger tressaillement des épaules et la boule s’arrêta sur le numéro 7. Évidemment.

Il y eut des cris autour de la table. Kevin venait à vue de nez de remporter au moins 10 millions d’euros. Kevin regardait toujours le croupier. Celui-ci suait à grosses gouttes, mais il eut le courage de dire « 7 rouge impair et manque »... Le directeur du casino, car c’était lui qui était derrière Kevin, dit alors « La table est fermée, Merci mesdames et messieurs ».

Kevin se leva et se dirigea vers la caisse, précédé du directeur. Le chèque qu’il reçut avait huit chiffres ! Le directeur lui demanda comment il avait fait. Kevin eut un regard vers la pendule et lui sourit simplement. Le directeur le regarda quelques instants et lui dit :
— Bien sûr, Monsieur. Vous savez qu’à partir de maintenant vous êtes interdit de casinos partout en Europe pendant une année. Au plaisir de ne pas vous revoir, Monsieur.
Kevin eut un sourire de gamin, puis il sortit juste au moment où la pendule sonnait trois heures. La vie ouvrait ses portes à Kevin. « Voici une heure bien employée, se dit-il en descendant les marches, et maintenant direction Las Vegas puisque le changement d’heure là-bas est décalé d’une semaine ».

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Utilisateur désactivé · il y a
Jolie martingale, malin le Kévin !
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Georges Lauteur · il y a
Merci pour le "sans se révéler" !
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Carine Lejeail · il y a
J'aime beaucoup cette dimension fantastique qui se devine sans se révéler :) C'est prenant et bien écrit. Mes voix.
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Abi Allano · il y a
Un texte bien mené et énigmatique où toutes les suppositions sont possibles.
Bravo!

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De margotin · il y a
Au coeur de la nuit il y a la Lumière douce.
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Mes voix
Je vous invite à découvrir Ô amour
et à la belle étoile

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Alraune Tenbrinken · il y a
"La différence entre une église et un casino, c'est qu'au casino les gens prient pour de bon"...
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Samia.mbodong · il y a
Une belle nouvelle captivante mais on aimerait connaître le détail de l’exploit…
Bravo et merci je soutiens.

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Georges Lauteur · il y a
Il faut bien que le lecteur travaille un peu non ? :)
Passage à l'heure d'hiver oblige...

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Marie Guzman · il y a
rien ne va plus, c'est lui qui le dit !
tapis pour votre texte ! 5 jetons

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Beline · il y a
On était au casino avec Kévin ! Bravo
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Ginette Flora Amouma · il y a
Agréable à lire . Bonne astuce !

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