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Au coeur de la forêt

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Cricri

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Depuis peu, une légère brume nimbait la forêt d'un voile vaporeux comme celui des mariées. Un moment plus tard, elle s'était épaissie jusqu'à tout recouvrir et s'insinuer dans les moindres détails : le sol tapissé de mousse était devenu une piste enneigée, les arbres tels des fantômes inquiétants et sournois, se reconnaissaient au dernier moment, sans qu'on s'y attende,. Laura trébucha plusieurs fois en heurtant arbustes et troncs d'arbres. Elle cria mais le son s'étouffait dans la pesanteur de cette
brume devenue peu à peu filet mortifère d'une prison sans murs.
Elle avait l'impression que des heures s'étaient écoulées depuis qu'elle cherchait une issue à travers ce manteau cotonneux où nul repère ne lui venait en aide lorsque brutalement, un puits de lumière se manifesta à quelques pas semblable à un projecteur puissant capable de traverser n'importe quel rideau opaque. Depuis un moment, la peur qui l'avait envahie avait cédé le pas à un état de sidération qui la faisait avancer comme une automate ou une somnambule aussi marcha-t-elle droit vers ce qu'elle crût être son salut, cette trouée lumineuse et miraculeuse. Quelques instants plus tard, elle se figea paralysée par une terreur mêlée de stupéfaction.
Le puits lumineux était habité ! Une créature mi-homme, mi- elle hésita sur le terme adéquat : machine ? lui faisait face. Elle eut l'impression que cette chose hybride la regardait bien que dépourvue d’œils car le bras droit se leva dans sa direction, un vrai bras d'humain avec des muscles et de la peau qui se terminait par un entre-lacis de bouts de ferraille agencés étrangement.
C'était un bras accusateur, sans aucun doute, pensa-telle, elle l'avait deviné tout de suite, mais de quoi était-elle coupable, de s'être trouvée là au mauvais moment, celui où cette machine sans âme était apparue ?
La créature s'avança vers elle dans un bruit indescriptible de grincements hurlants. Laura restait immobile, tétanisée par la peur, les yeux écarquillés, fixés sur ce monstre mouvant dont s'échappaient maintenant des borborygmes rauques comme issus de l'intérieur du corps. Ce dernier faisait penser à une sorte de ballon de rugby recouvert de lanières entrecroisées ressemblant à du
cuir.
Il allait la toucher avec ses mains de métal. Elle hurla. A sa surprise, il s'arrêta, recula même. Puis elle vit qu'il cherchait quelque chose qu'il extirpa peut-être de l'intérieur de son corps car il n'avait rien qui ressemblait à des poches.
Il se pencha pour déposer la chose comme délicatement. Celle-ci brillait étrangement. La moitié d'humain la regardait de ses yeux de métal, elle comprit subitement qu'il ne lui voulait pas de mal. Il fit un geste qui signifiait que c'était pour elle et s'immobilisa. Elle resta quelques secondes dubitative, hésitante. Une voix intérieure impérieuse lui disait d'accepter. Elle vainquit ses dernières réticences et ramassa l'objet qui ressemblait à une pierre précieuse. Elle n'en avait jamais vu de pareille, elle était faite d'une matière inconnue sur terre dure et malléable à la fois, limpide et chatoyante, aux reflets mordorés et argentés, taillée d'une manière étrange avec des creux impressionnants qui réfléchissaient la lumière.
Elle eut envie de dire merci mais déjà elle savait qu'il avait compris, il pouvait donc lire dans ses pensées sans passer par le truchement de la langue et lui communiquer de la même manière ses réponses. Alors, elle se mit à lui poser des questions et aussitôt la réponse arrivait. Il venait de très loin d'une planète au-delà du système solaire. Son vaisseau-habitacle avait eu des problèmes d'instruments. Il avait du se poser en catastrophe sur cette planète que les siens en des temps très anciens avaient quitté pensant qu'elle était vouée à la destruction à cause des comportements irresponsables de ses occupants. Là où il vivait, on ne connaissait pas la mort. Quand un organe allait mal on le remplaçait par des matières artificielles et cela ne gênait personne. Il était heureux d'être tombé sur la terre de ses origines et sur elle, si belle et entièrement faite de chair et d'os. Iln'oublierait jamais. Elle sentit son émotion et sut que, s'il avait eu des yeux, des larmes auraient surgies. Elle en fût étrangement émue.
Mais déjà il lui faisait ses adieux, qu'elle n'ait surtout pas peur, son départ serait impressionnant. Elle devait garder cette pierre en souvenir mais ne parler à personne de ce qui s'était passé. Elle promit. Déjà il n'était plus là, le cône de lumière était maintenant noir comme de l'encre de pieuvre.
Un cataclysme semblait s'être abattu sur la forêt, vents violents, tornades de pluies, craquements sinistres. Au bout d'un moment qui lui paru une éternité, tout redevint calme, trop calme. La brume commençait à se dissiper. Laura se sentit en proie à une immense solitude. Elle se demanda si ce qu'elle avait vécu n'était pas un rêve mais elle s'aperçut que sa main serrait très fort quelque chose, c'était la pierre. Elle rangea cette dernière au plus profond de son sac, et retrouva son chemin. Elle réussit même à arriver à l'heure à la maison pour le repas du soir.
Rien n'avait changé. Comme d'habitude sa mère ne l'écoutait pas et criait tout le temps, son père buvait plus que de raison et son petit frère faisait des farces de très mauvais goût. Elle sortit un moment sur le perron pour ne plus les voir ni les entendre. Elle chercha la pierre au fond de son sac. Son contact était doux et réconfortant. Alors elle repensa à l'inconnu. Et si elle lui avait demandé de l'emmener avec lui, aurait-il accepté ? Elle leva son regard en direction de l'endroit où ils s'étaient rencontrés. Une légère brume flottait encore traçant des filaments blancs dans un ciel redevenu parfaitement bleu.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Le second récit de pierre de que je aujourd'hui. Un point de vue original. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Violette · il y a
Elle n'a pas rêvé, la pierre en est la preuve ............ alors elle a de quoi rêver !
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Françoise Grand'Homme · il y a
Une belle rencontre et une pierre précieuse pour réconforter la tristesse.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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