Au bout du monde et au-delà

il y a
3 min
583
lectures
688
Finaliste
Public

"Les mots sont les passants mystérieux de l'âme" Victor Hugo  [+]

Image de 2017
Image de Très très court
La lumière naissante nacrait l’eau de la fontaine. Seule, assise sur un banc du jardin du Mail, rien ne bougeait encore. Entre deux pages de lecture, je relevais la tête et laissais traîner mes yeux aux alentours. La beauté de ce lieu me saisissait chaque fois. J’aimais son kiosque à musique et ses couloirs de verdure. Ce jardin était un de mes endroits préférés pour me ressourcer à Angers, ma ville d’adoption. Exilée sans désir de retour dans cette contrée d’art et d’histoire, sa douceur légendaire réchauffait quelque peu mon cœur blessé fuyant un passé douloureux.
J’étais tellement absorbée par ma lecture que je ne t’avais pas vu arriver. Assis sur le banc d’en face, je t’observais à la sauvette. Tes pattes d’oies te rendaient séduisant et ta peau était légèrement caramélisée. D’une dégaine un peu négligée, tu portais une paire de boots usée, un jean noir et un T-shirt blanc assez près du corps laissant échapper tes pectoraux bien formés. Par-dessus celui-ci, un gilet sans manches à capuche bleu pétrole s’accordait à merveille avec tes yeux. Je n’aurais pas su dire ton âge. Un subtil mélange de crooner et de baroudeur. Je t’imaginais une guitare à la main, mais j’apprendrais par la suite que ton art, c’étaient les mots. Ta passion. Lecteur chevronné, tu pouvais lire un livre en une nuit si celui-ci te plaisait. Tu étais de ces hommes à écrire des jours entiers sans t’arrêter parce que les idées pouvaient s’échapper à tout instant. Tu matérialisais tes pensées et ce que ton imaginaire te dictait mais tu voulais rester dans l’ombre. Personne ne devait te lire. Pas même moi. Tu me répétais inlassablement que tes écrits, c’était une fenêtre sur ton âme bien scellée.

Tu contemplais le kiosque à musique comme si tu percevais une mélodie douce et lointaine. Un mirage dans la fraîcheur de ce matin d’été, voilà ce que tu étais. Et puis tu t’es levé. Quand j’ai entendu ta voix rauque, j’ai bien cru que mon cœur allait s’arrêter.
— Un café ?
— Volontiers.
Je n’avais pas remarqué que tu tenais deux gobelets. On a parlé lecture. De cette bibliothèque chez ton grand-père où tu passais des journées entières en étant enfant. Tom Sawyer de Mark Twain ou encore Jules Vernes. Tu me disais être prêt à changer de siècle, là sous tes yeux et sans bruit. Tu aimais faire de la plongée sous ces lignes et te mettre à rêver. N’ayant jamais eu peur de partir à l’inconnu, tu partais de ton plein gré découvrir un nouveau monde. Tu disais vrai, je connaissais ces émotions et les partageais.
Le café refroidissait et tu continuais à glisser sur la vague des souvenirs. Tu étais un aventurier des temps modernes et tu te mettais à me raconter tes périples infinis. Le royaume du Bhoutan, les montagnes népalaises ou encore le Pérou, en passant par des déserts australiens et des forêts vierges. Je t’imaginais savourant l’exquise douceur des paradis ensoleillés pendant que tu me contais l’étonnante solitude des déserts où tu aimais étancher ta soif d’absolu. Tu avais une insatiable curiosité pour les traditions de la planète mais qu’elle était cette soif d’absolu ? Quelle vérité cherchais-tu ? Avec le recul, tes récits me font penser à une vieille légende hindoue qui raconte qu’il y eut un temps où les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahma, le maître des dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher à un endroit où il leur serait impossible de le trouver. Brahma décida donc de cacher la divinité de l’homme au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où ils ne penseraient jamais à chercher. Ils ont parcouru la planète, sans succès.

Après cette longue discussion à parcourir ton monde et me confier ton secret, tu m’as embrassée avec toute la douceur que tu pouvais y mettre. Un premier contact physique dont je me souviendrais encore longtemps. Cette étreinte m’entraîna vers un doux état d’ivresse. Mes vaisseaux sanguins se dilataient et je me sentis inondée d’adrénaline. J’en voulais plus, encore plus. J’avais soif d’éternité et j’espérais qu’il ne finisse jamais. Un doux, long et langoureux baiser. C’était insensé. Tu t’es arrêté et tu m’as regardée droit dans les yeux. Nous étions front contre front.
— Je te retrouverai, me susurras-tu.
Et puis tu as disparu, me laissant plantée là avec mon air hébété et mon café froid. J’ai compris à cet instant que ce serait toi qui tirerais les ficelles du pantin désarticulé que j’étais. Toi et personne d’autre. L’homme dont je connaissais beaucoup de choses mais pas le prénom.
J’ai passé les jours suivants à confier mon âme au hasard des ruelles. Notre rencontre me paraissait irréelle. Quinze jours plus tard, tu m’as retrouvée. C’était à la promenade du bout du monde, à côté du château d’Angers.

Tu as arrêté de parcourir le monde pour dessiner la carte de notre amour. Mon passé et ton futur n’était que des « riens ». Et puis un jour, alors que le soleil déclinait après avoir atteint son apogée, tu as rendu ton dernier souffle. C’était il y a un an.
Je savais que notre amour était compté car sur ce banc du jardin du Mail, tu m’avais confié ton secret.
Je ne regrette rien car avec toi, j’ai été au bout du monde et au-delà.

En ce jour d’anniversaire, un verre de chianti à la main, je lis enfin tes écrits.
Je sais à quel point pour toi notre amour était sans frontière.
Je sais la chance que j’ai eu de te rencontrer.
Et puis il y a Gabriel à présent.
Ce petit bout de toi.
Cet océan de bonheur.

688

Un petit mot pour l'auteur ? 252 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie Dauvers
Marie Dauvers · il y a
Un très beau texte découvert un peu tard.
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Il n'est jamais tard pour découvrir un texte :)
Image de Lol
Lol · il y a
Bravo, mes trois votes pour ce texte touchant
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Merci beaucoup lol
Image de JujuWritter
JujuWritter · il y a
Trois vote, mon maximum pour ce magnifique texte. J'aime vraiment beaucoup ce que vous écrivez. Félicitations pour cette place en finale amplement méritée.
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
ça fait plaisir, merci beaucoup!
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mes votes en finale pour cette histoire poignante.
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Merci beaucoup Fred.
Image de SandraB
SandraB · il y a
Juste superbe...
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Merci beaucoup Sandra...
Image de Euriel
Euriel · il y a
Mon max, 3 votes pour ce magnifique écrit !
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Merci Euriel :)
Image de Edwige
Edwige · il y a
4 votes pour ce magnifique récit. Mais peut-être n'avez vous jamais lu Jules Verne ?
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Et bien non. Je n'ai jamais lu Jules Verne :) Merci pour le soutien.
Image de Edwige
Edwige · il y a
Je disais ça gentiment car j'ai été surprise du "s" à la fin de Verne ;-)
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Et mince, je ne l'avais même pas vu! Coquilles quand tu nous tiens.... Merci de me le signaler même si je ne peux pas modifier! :)
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Quel dommage de n’avoir pas vu cette jolie histoire plus tôt (merci Jeanne)
Je vote avec grand plaisir Jade :)

Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Merci SakimaRomane :)
Image de Michel FLORANE
Michel FLORANE · il y a
Très jolie histoire
Vote!!!

Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Merci Florane
Image de Petit soleil
Petit soleil · il y a
Comment se fait il que je sois passée à côté d une si belle histoire. Je n ai pas pris le temps de voir une faute quelconque car je l ai lue d une traité avec grand plaisir et beaucoup d émotion. Je vote avec plaisir car vous le méritez. Belle journée
Image de Jade_or
Jade_or · il y a
Vous n'êtes pas passée à côté puisque vous voici :) merci d'avoir apprécié et de me soutenir. Très belle journée à vous aussi