Au bout du monde

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Au bout du monde. Sirène.

Le bout du monde ne ressemblait à rien. Le bout du monde ressemblait à tous ceux qui échouaient là. Ils avaient dérivé longtemps, ils arrivaient porteurs de valises usées, de baluchons élimés, certains ne possédaient rien, d'autres beaucoup trop. Quelques-uns n'avaient pas mis si longtemps pour l'atteindre, ils avaient brûlé leur jeunesse, ils se tenaient hagards sur les quais, prêts à en découdre, au poing ou au surin pour monter dans un navire en partance.
Aucune carte n'en décrivait l'accès. Personne ne choisissait vraiment sa route. La question n'était pas de l'atteindre, mais de le fuir.
Le mauvais vin que l'on versait dans les cafés enfumés du port vous servait de miroir. Au fond d'un verre, un homme contemplait le reflet du visage d'une femme qu'il avait mal aimée, plus loin un autre voyait s'esquisser la forme de ses lâchetés. Une femme à la chevelure douteuse souriait à sa propre image, reflet de ses belles années. Les salles étaient combles, chacun à sa manière buvait ses douleurs, ses regrets. Les effluves d'alcool montaient à la tête, explosaient en gerbes de rancœurs et de haines, de désirs inassouvis, d'amours molles, d'hypocrisies intéressées, de froids calculs, de macérations fielleuses, de renoncements. Tous n'étaient pas tristes, comme ce groupe de marins hilares qui se repaissaient de leurs propres bassesses. En prêtant mieux attention, leur exubérance se révélait feinte, leurs rires sonnaient faux. Moi, je ne valais pas mieux et je cherchais aussi un bateau.
Elle était adorable, perdue, des cernes sous les yeux. Je me suis assis à sa table, un cercle de marbre souillé de taches, avec des tasses vides et des verres aux parois maculées d'empreintes. Au bout du monde, les politesses étaient perte de temps, faiblesse. Je désirais une femme.
— Un verre ?
— Merci, mais non, je n'aime pas ce qu'on y voit.
— Ma chambre est au-dessus.
Elle haussa les épaules et leva son visage vers moi. Je me suis plongé un instant dans ses yeux gris, couleur de brume, juste pour voir, voler des bribes de son histoire. Je n'ai rien vu, pas même de la curiosité, encore moins du désir.
— On voit les bateaux de ta piaule ?
— On voit jusqu'au bout de la jetée.
— Je te suis.
En grimpant à l'étage, j'ai salement maté ses formes. Son jean élimé laissait entrevoir des morceaux de sa peau, couleur caramel. Elle laissait derrière elle une senteur doucereuse. J'ai poussé la porte. Elle est passée devant moi, en évitant de me frôler et sans un regard. Elle a filé droit vers la fenêtre, poussé les volets, puis elle est restée immobile, tournée vers le port. Des relents de vase et de gasoil sont remontés d'en bas, avec les rumeurs étouffées de la salle du bar.
De l'autre côté de la rue, à quai, les flancs noirs d'un bananier se dressaient dans les eaux huileuses. Le navire appareillerait au matin. Un marin fumait devant la coupée.
Je lui aurais bien dit que j'étais matelot, que je pouvais la faire monter à bord, qu'elle pourrait fuir le bout du monde avec moi. Mais à quoi bon mentir, je savais qu'elle allait m'offrir ce que je désirais.
Elle avait balancé ses espadrilles dans un recoin de la chambre. Elle se tenait à contrejour dans la lumière des lampadaires, je ne distinguais plus les détails de son visage, seulement deux reflets sur la ligne de son regard et une lueur humide près de sa bouche.
— Au fait, si ça t'intéresse, je m'appelle Lydie.
La tessiture de sa voix avait changé, rien à voir avec la femme perdue que j'avais accostée en bas. Elle me défiait, me piquait au vif par son attitude, cambrée, les mains dans le dos au niveau de ses reins. J'avais assisté à une corrida une fois, à Malaga. J'ignorais pourquoi, mais la comparaison me parut parfaite, et j'étais le taureau. Et puis, qu'elle ait énoncé son prénom m'avait déplu, comme si tout devenait plus compliqué. Je m'énervai.
— Déshabille-toi ! lançai-je brutalement.
— Olé, lâcha-t-elle froidement, comme si elle avait lu en moi.
Elle a allumé une cigarette et me l'a tendue. Sa salive sur le filtre avait un parfum d'iode, de sel.
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Nadia Batchep · il y a
Magnifique !!!!🥰 J'ai plus adoré la fin de votre récit. Très originale je trouve 👌👌J'ai tout simplement aimé vous lire et je pose tous mes cœurs💓 ❤️ pour vous sans hésitation !!!
Si vous avez un moment bien vouloir me lire sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-bonne-etoile-4

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Ozias Eleke · il y a
Émouvant, original et captivant ! Bravo !
Je vous prie de lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-prieres-de-madou

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de l air · il y a
Ce bout du monde, c'est un peu la fin de soi, de l'autre, enfin je le ressens ainsi ... J'aime ce texte fort, sans fioritures, cette ambiance intense de vie des êtres et cette fin abrupte... Naïade m'a donné envie de vous lire et je ne regrette pas.
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Franck Belton · il y a
Merci pour votre commentaire sympathique, c'est toujours agréable :)
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Dominique Fabre · il y a
C est un beau texte sombre ...qui captive instantanément
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Franck Belton · il y a
Je vous remercie pour cet agréable commentaire :)
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Joëlle Brethes · il y a
Suis-je la seule à souhaiter une suite ?
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Franck Belton · il y a
Bonjour Joëlle, merci pour votre commentaire. Et non, vous n'êtes pas la seule :)
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Christian Villard · il y a
Du bon, du très bon texte, Franck. M’a fait penser à Miquette. La Miquette de Chicago (celui qui jouxte l’Arsenal, le port militaire de Toulon). Elle avait les yeux gris et la peau couleur caramel ; elle était venue de Kabylie. Une plaque en marbre blanc sur la façade du bar du "bout"… ou plutôt des "cinq parties" du monde, peut aider à construire une chute pour votre micronouvelle : « À Miquette, des anciens marins reconnaissants ». J’imagine bien l’affiche « MONSIEUR Z – Miquette » de la galerie Lisa en page de couverture. Si affinité…, lancez « Miquette Toulon » sur la toile.
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Franck Belton · il y a
Mon personnage n'est pas Miquette, "la reine de la quéquette". Désolé de vous décevoir ! Mais vous m'impressionnez, il fallait aller la chercher cette prostituée légendaire ! La dame, dit-on, vivrait peut-être encore! Merci pour le lien, je me suis régalé!
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Françoise Desvigne · il y a
Un beau texte avec une fin surprenante.
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Franck Belton · il y a
Merci d'avoir pris le temps pour cette nouvelle :)
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Camille Berry · il y a
Un autre beau texte, différent de vos autres textes, plus corsé celui-là, plus "cinéma". Un vrai style et un univers... J'aime beaucoup . Une fin un peu abrupte cependant...
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Franck Belton · il y a
Je vous remercie et vous rejoins sur la fin, un peu brusque peut-être.

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