Au bord de...

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Ancre s'efface pour laisser la place à Yves Le Gouelan, son nouveau nom de plume. La petite ancre bleue est toujours là, sous un nouveau visuel, pour écrire de nouvelles pages, espérant trouve  [+]

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Autour de l’étang, des voix. Un brouhaha léger comme un rideau de pluie. Les conversations des hommes. En petits groupes, alignés sur la rive. Bras croisés pour les uns, mains s’agitant pour d’autres. Les pliants ouverts, les seaux remplis d’appâts. À chacun sa recette, son dosage. À chacun ses explications.
Le bruit sourd des voix enfle et s’amenuise au gré du vent. Les férus de technique s’animent autour des bas de ligne, le diamètre des fils, comparent les moulinets. Ils ouvrent leurs boîtes où s’alignent des mouches multicolores, fabriquées de leurs mains, leur trésor. Des plumets rouges, mordorés, ocres, veinés de bleus et de noirs. Des nostalgiques évoquent les exploits passés, les belles prises et celles qui ont filé après des luttes légendaires. Ici, libre cours est laissé à l’imaginaire.
Les herbes folles aux pointes jaunies se balancent comme des danseuses, foulant à leurs pieds une musique sourde, échouée là, au cœur de la terre asséchée. Hier soir il est tombé trois gouttes, vite absorbées, évaporées. La nuit, dévoreuse de rêves.
Les hommes parlent, ils s’agitent, ils échangent sous l’abri ombragé d’une poignée d’arbres. Hochements de tête, sourires entendus. Ils ont chaud dans leurs équipements. On s’essuie le front, on réajuste la visière des casquettes. Des histoires drôles ponctuent cet assemblage sérieux et vivant. À l’écart des groupes, des odeurs de grillade se mêlent aux senteurs des plantes aromatiques. Lavande, romarin, saucisse et côtes de bœuf.
On attend, on tire sur le temps pour égrener les minutes, les heures. L’air est sec, la sueur coule, les paroles des hommes tombent.
Des voix s’élèvent, bousculant la douce torpeur où s’engourdissent les jours sans activités. Ce sont les voix de guetteurs, ceux qui savent avant tout le monde et d’où leur vient ce savoir ? « Les vannes ! Ils vont ouvrir les vannes ! ». Des dizaines de lèvres reprennent le message, solitaires puis en chœur, la même délectation partagée : « Ça y est, oui ! Ils vont les ouvrir. Les vannes ! ».
Le même refrain, qui soulève un souffle d’impatience. Un cri, plus fort que les autres : « Elles sont ouvertes, les vannes sont ouvertes ! L’eau va venir ! » Enfin.
Mais l’eau ne vient pas. L’eau précieuse n’est plus. Alors les mêmes, dépités, saisis d’un grand abattement. Il n’y a plus d’eau. Le constat est cruel, définitif.
« Il n’y a plus d’eau. L’eau a disparu. Nous n’avons plus d’eau ! » La même rengaine, il n’y a plus d’eau, il n’y a plus d’eau. La foule est choquée, abasourdie. Mais autant qu’hier et avant-hier. Ils viennent tous les jours et tous les jours le même spectacle désolant. À quelle malédiction espèrent-ils échapper ?
Plus d’eau, plus d’eau. Ici le bruissement des voix a remplacé celui de l’eau.

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