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Au bar

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Svak

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Ça alors, pensa Léo en regardant son verre. Ce qu’il était petit ! Voilà bien, se dit-il, qui démontre clairement le manque de vocation chez les patrons de bar. Il passait au troquet, portant sur les épaules sa veste et ses malheurs, abattu, cherchant du réconfort dans un breuvage amer, et on lui servait ça... A peine deux centimètres de ce liquide vermeil, pour un prix qui ferait sans nul doute chuter l’alcoolémie dans l’ensemble du pays ces dix prochaines années. Il avait envie de pleurer, ne serait-ce que pour ajouter ses larmes au contenu liquide du maigre récipient qu’il tenait devant lui. Il fallait qu’il patiente. Son cœur était trop sec, et les quelques gorgées qu’il ferait de ce verre seraient bien trop rapides. Avant même qu’elles ne puissent infiltrer l’organisme, pour engourdir un temps ce douloureux esprit, elles seraient digérées, et il repartirait comme il était venu, tout aussi faible et las...


Ça alors, pensa Léo en regardant son verre. Ce qu’il était joli ! Ce rouge teinté de mauve, et qui sentait la terre dont il était issu. Il donnait par moment de petits coups sur le rebord, puis contemplait les vagues de cette marre de vin, distrait par le mouvement. Hypnotisé peut-être, il lui semblait à présent que la splendeur liquide recelait un danger, sorte de beauté fatale que votre œil idolâtre, mais devant qui ils lancent des signaux d’alerte, sentant venir le piège ou l’affreuse vérité. Il avait mal aux yeux de rester à scruter, pourtant, il semblait incapable d’arracher son regard à cette adoration. Une idée sotte lui vint. Léo se demanda si le verre n’avait pas lui aussi besoin de réconfort. Peut-être dans ce bar était-ce l’homme le remède à la tristesse du vin ? Peut-être...

Ça alors, pensa Léo en regardant son verre. Ce qu’il était immense ! L’ensemble de la pièce lui paraissait rougeâtre, et la mare de liquide s’être muée en mer, en océan de vin sans aucun horizon. Pourrait-il boire cela ? L’air semblait s’alourdir, et Léo constata qu’il respirait très mal dans cet établissement. Que voyait-il au sol ? Etait-ce le même breuvage qui couvrait le plancher et montait lentement, frôlant déjà ses cuisses ? Pourquoi suffoquait-il ? Ce vermeil enjôleur lui emplissait la tête, comme s’il entrait de force, comme si le contenu du verre avait bondit sur lui, forçant ses lèvres épaisses pour pénétrer son corps. Voilà que sa vision se teintait elle aussi. Voilà qu’il étouffait. Il avait beau tenter, ouvrir une large bouche pour chercher l’oxygène, rien ne lui parvenait. Léo sut qu’il allait mourir ; mais il ne bougea pas. Dépité par cette vie et par ce dernier verre, il se laissa partir sans chercher à lutter, tandis que l’asphyxie le gagnait peu à peu...

Ça alors, pensa le commissaire en regardant son mort. Ce qu’il était gonflé ! Comment expliquer ce phénomène ? En trente ans de carrière il avait vu des choses, mais l’incroyable énigme de ce macchabée bleu les surpassait de loin. On l’avait trouvé là, devant un verre de vin qu’il n’avait pas touché. Les témoins de la scène n’avaient rien remarqué. Le corps scientifique était pourtant formel quant à son diagnostic. Aucune erreur possible. Cet homme s’était noyé. Comment avait-on pu (s’il y avait criminel), transporter ce cadavre pour le placer ici, sans que personne n’y voie une attitude suspecte ? Invraisemblable ! L’évidence était là, aussi le dossier fut-il classé sans suites. Cause de la mort : noyade. Circonstances du décès : irrésolues.

Cela fait bien quinze ans que ce fait a eu lieu, et dans les corridors de l’école de police, on disserte toujours sur cet étrange mystère : Cette histoire de noyade à la table d’un bar...
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