Attends-moi ce soir, au coin de la rue, là-bas

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La texture du papier et l'encre glissante d'un stylo, voici les ingrédients parfaits pour une belle écriture... tout comme les touches de mon clavier sous mes doigts... à condition de trouver les  [+]

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Corinne marchait promptement, le col de son manteau d’hiver remonté jusqu’au menton pour lutter contre le vent glacial. Ses joues et son nez commençaient à geler et, malgré ses gants, ses mains prenaient le même chemin.
Soudain, alors qu’elle apercevait enfin les lumières de la petite supérette dans laquelle elle exerçait depuis huit ans le métier de caissière, une feuille de papier, emportée par le vent, vint se coller sur son visage. Elle le retira et, au lieu de le jeter négligemment sur le bitume vernis, le conserva pour ne pas le laisser traîner dans la rue. Et là, allez savoir pourquoi, son attention se porta sur les mots qu’elle put y lire.
« Corinne,
Attends-moi ce soir, à vingt heures, au coin de la rue, là-bas.
Je t’aime. »
Quelle ne fut pas sa stupéfaction en lisant son prénom !
Cette lecture l’arrêta net et lui fit lever les yeux vers le coin de la rue, là-bas. Le vieux réverbère y finissait d’éclairer un reste de nuit. Même si ce message ne lui était pas adressé, elle se sentit fondre comme neige au soleil, le cœur tout attendri par ces quelques mots que jamais personne ne lui avait dit, ni même susurré. Elle regarda sa silhouette dans la vitrine d’un magasin. Une femme délavée, voilà ce qu’elle était devenue. Un être grignoté par le train-train de la vie, invisible, à peine audible. Quelle idée lui passait par la tête, un instant, juste un instant ?
Elle plia le précieux papier et le rangea précautionneusement dans le fond de sa poche.
Sa journée défila comme une journée de caissière, abrutie par les « bonjour », les « merci », les clics et les clacs de la caisse, les cris du haut-parleur et des enfants capricieux... Lorsque les derniers clients disparurent, Corinne se hâta de retirer sa tenue, fit un tour devant le miroir histoire de mater quelques mèches rebelles et quitta les lieux plus rapidement qu’à son habitude. Même ses collègues la trouvèrent bizarre. Qu’avait-elle de si pressé à faire, notre vieille fille ?
Corinne ne rentra pas chez elle et préféra s’installer dans un petit troquet situé en face du réverbère, au coin de la rue là-bas. En attendant vingt heures, elle but café sur café, ne sachant vraiment ce qui la poussait à agir de la sorte, et ne cessa de regarder sa montre. Elle sortit le bout de papier et le relut, le relut encore et encore. À l’approche de vingt heures, elle se leva en abandonnant un léger pourboire, le peu de monnaie qu'il lui restait. Son cœur battait la chamade et ses jambes tremblaient. Un émoi qui n’avait aucune raison d’exister.
Sous le réverbère réveillé, dans le froid, Corinne patienta mais personne ne vint. Elle se trouva pathétiquement stupide. Pourtant, le lendemain, elle se présenta de nouveau à ce rendez-vous au coin de la rue, là-bas. Et le surlendemain. Et les jours suivant. Corinne s’accrochait à cet espoir obstinément, poussée par une force, comme tombée amoureuse d’un message perdu par un inconnu. Ses collègues, ceux qui avaient constaté son manège à la sortie de leur travail, se moquaient dans son dos : « Il paraît qu’elle a un rendez-vous, à vingt heures, au coin de la rue, là-bas. Mais je n’ai jamais vu personne l’attendre. Elle rêve la pauvre Coco. Elle devient folle. »
L’étrangeté de la situation fit naître une curiosité grandissante car Corinne se métamorphosait de jour en jour, embellissait, devenait coquette. Ses collègues l’épiaient et se mirent à patienter eux aussi, cachés, traînant plus longtemps dans les locaux du magasin après sa fermeture. L’histoire avait fait le tour du quartier si bien que même le patron et les garçons du bistrot l’observaient, l’air de rien. La boulangère. Le buraliste... Tous attendaient.
Sous le réverbère illuminé, au coin de la rue, là-bas, en ce jour de Saint-Valentin, Corinne vint une énième fois à ce rendez-vous. Les aiguilles de sa montre marquaient vingt heures. Elle avait revêtu une jolie robe, chaussé de jolis escarpins, mis de jolies boucles d’oreilles et un joli collier assortis. Un peu de mascara. Un soupçon de rouge à lèvres. Un sourire.
— Me voici.
Des « oh » et des « ah » s’échappèrent des bouches derrière les fenêtres, les portes et les vitrines. Le chef cuistot du resto ! Le timide au grand cœur avec un bouquet de roses !
— Tu t’es fait attendre, dit-elle en contrôlant une envie irrésistible de se jeter dans ses bras.
— Tu savais ? s’étonna-il en contrôlant une envie irrépressible de la serrer dans ses bras.
— Ton écriture sur le tableau noir des menus du jour, je l’ai reconnue. Pas tout de suite. Après, expliqua-t-elle, captée par cette chaleur humaine.
— Et le message ? demanda-t-il en lui prenant les mains, comme aimanté par ce corps qui se voulait sien. Je croyais l’avoir égaré.
— Le hasard, souffla-t-elle en s’accordant à lui.
— La chance, murmura-t-il en l’étreignant.
Les amoureux au coin de la rue, là-bas, réfugiés dans leur bien-être, s’embrassant à la mesure de leurs sentiments, des pétales rouges étalés à leurs pieds, n’entendirent pas l’allégresse des habitués du quartier emportés par un soulagement profond et sincère.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Très sympa cette histoire ! Peut-être aimerez-vous CRAC chez moi ? ou LE CHEQUE ? En tout cas soyez la bienvenue...
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Felix Culpa · il y a
Je découvre à l'instant votre récit ! J'aime le caractère de vos personnages. Je vous invite à lire mes deux textes en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-larmes-du-temps
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/chere-isere

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Chorouk Naim · il y a
Belle plume ❤Lisez le mien si c'est possible et merci
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AKM Amoussou · il y a
Vs avez une belle plume et bonne chance pour la finale
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci

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Adlyne Bonhomme · il y a
Je trouve très bien écrit votre texte. J'aurais voté pour lui, s'il avait été en compétition.

Je vous invite à voter pour mon texte en finale "Je tresse l'odeur"

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Marie · il y a
J'aime beaucoup votre texte, de plus il est très original. J'aime beaucoup. Bravo
Si vous désirez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Anne-Marie Menras · il y a
La rencontre était bien programmée...Charmant. On a envie d'applaudir comme les habitués du quartier.
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M. Iraje · il y a
Et voilà. Je suis revenu au coin de la rue ...
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Gina Bernier · il y a
Many c'est trop bien, perspicace et même détective d'avoir su rapprocher les deux écrits!. Et de croire à sa bonne étoile, malgré quelques moqueries des collègues et voisins , qui tous ont finis par y croire à cette belle histoire d'amour qui commençait....C'était écrit.
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Teddy Soton · il y a
Super original, bravo ...
Je vous invite à découvrir ma Frénésie et j’attends votre avis ;)

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