Atteinte

il y a
4 min
44
lectures
14
Qualifié
Image de 2018
Comme une odeur de sang. Jean sort. Parcours courant, licenciement, chômage, la rue, puis cette cave. Ce remplacement pendant deux mois à la HDX, un signe du destin, à l'entretien, on observe. L’idée germe, depuis longtemps, il faut, « l’éclore ». Il attend, derrière sa berline, l’arrivée du PDG, trois heures à épier. Le kidnapper fut aisé, nulle résistance, le flingue aide. Arrivée dans une maison tarabiscotée, alignant sa prétention sur trois étages, luxueuse. Parler le moins possible, voler, tuer.
« Le coffre ! 
- Juste derrière cette toile, de maître pour votre gouverne, mais invendable pour un être comme vous.
- T’as qu’a faire main basse, et pas d’embrouille, la faucheuse t’a à l’œil. » Un coffre dans un coffre ? Il l'ouvre, une fumée noire. Jean chavire, a le temps de voir un sourire clinique collé sur le visage de « l’otage » avant qu’un voile opaque ne lui tombe sur les yeux. Tourbillon d’images abjectes, monceaux de chairs laissant couler le prurit, la sanie d’une lignée historique, logique affinée, œuvre mortelle, éprouvée. Caroussel monstrueux.
Dans cette descente dantesque, il sent ce sang imprégner ses vêtements, cingler son visage, l’étouffer, bouts de viande pourrie obstruant sa gorge. Ca dure des heures. Il ressortira fou de ce siphon, s’il s’en sort. Le maléfice cesse, brusquement. Au-dessus de lui, le rictus mauvais toujours présent, le flingue à la main, le nouveau geôlier. « J’aime récompenser le courage, c’est ma faiblesse. Je ne vais pas vous exécuter tout de suite. Restez 30 minutes vivant, et la liberté, avec de l'argent. »
Il l’aide à se relever, lui donne une petite poussée dans le dos. Flageolant, ivre d’usure mentale, il réussit à se mettre en jambes, part à l'aveugle. Il cavale jusqu’au bout d'un couloir, panique au ventre. La porte n’est pas fermée, mais en entrant... A l’intérieur des projecteurs sont braqués sur le mur du fond, spectacle dément, une dizaine de corps sont accrochés, comme collés au mur. Ils en sortent, passe-murailles de l’abject, pour donner cette impression on les a coupés au niveau de la taille, ou c’est un trompe-l’œil. Non. Les membres amputés, remodelés, soudés, sont emprisonnés dans des menottes, des liens, des ganses de métal, eux-mêmes reliés à des poulies, suspendues à des câbles aux poutrelles métalliques du plafond, en un curieux enchevêtrement, spectacle hard de pantins tranchés. Le mur est tâché de traces de sang séché, des traînées épaisses, une fausse mise en scène  ? Alors pourquoi la main de cette fille semble agitée de soubresauts ? Un signe, des spasmes, pourquoi son visage se tourne vers lui, épuisé, inhumain, et pourquoi ce cri fouaillant ses entrailles, déchirant ses tempes. Pas même la force de vomir.
Un coup sur la tête. Sans connaissance, à terre. Impossible de savoir combien de temps il a pu rester inconscient, tout est flou. Ficelé sur la paillasse, les membres ankylosés, le cerveau dans l’huile de vidange. En tirant sur sa jambe pour la décongestionner, la sangle cède, c’est ce qu’il croit, mais elle s’est levée comme un ressort, avec une étrange force, une légèreté. Sectionnée. Le moignon est emmailloté dans des bandeaux trempés de son sang coagulé, une vision infecte. Il croit voir une jambe inconnue, jusqu’au cri libérateur, destructeur, son bourreau à ses côtés.
«  Laissez-moi laissez-moi pitié sale malade !
- Plus que vous ne croyez, j’ai un faible pour les êtres décomposés. Vous voyez, cette structure sur ce mur peut paraître un rien monstrueuse, mais c’est un digne reflet de votre condition, un travail d’esthète, une nature presque morte extrêmement convaincante. Vous avancez dans la vie de cette manière, le regard tourné vers l’avenir, ce serait émouvant si ça n’était pas aussi grotesque, et vous laissez derrière vous des morceaux de vous-mêmes, vous vous élancez sans cesse, de plus en plus décomposés, et vous travestissez ça sous le terme ridicule de sagesse, d'expérience, c’est d’un drôle, c'est pathétique.
- Pitié ! Laissez-moi ! Laissez-moi !
- Attendez, tout artiste contemporain se doit d’ergoter, sinon l’œuvre échappe au commun. Et vous êtes d’un commun. Moi, artiste à la recherche de la vérité, je ne fais que reproduire votre juste condition. Votre espoir est une chaude-pisse, notez que je suis magnanime, j’offre à un large public le rêve et l’abandon qu’il souhaite et mérite, il se sait si impuissant, autant prendre du bon temps, chacun le sien, les dégoûts et les coups leurres, en deux mots, ha !ha  ! ha ! je l’aime bien celle-là. Je sais, cortège de niaiseries, de manipulations ce que nous proposons, mais c’est tellement libérateur, la vie est assez rude, il faut bien libérer le trop-plein devant le miroir aux alouettes, ça éponge et ça occupe, vous ne savez de toutes façons pas occuper votre temps libre, je vous donne de l’occupation, valetaille sans le sou, commune et limitée, donc il faut vous donner des accroches communes, des terrains balisés, banalisés, faits pour vous domestiquer. Ca me fait plaisir de vous dominer, mais vous vous dominez vous-même, avec ces inepties. A votre décharge, on vous l'a bien inculquée. Offre, demande, demande, j’offre, cette servilité vous scie si bien. L’homme est un animal de basse-cour bien encadré, il n’ose franchir les palissades, mais vous, vous l'avez fait. Désolé si je m’étends, mais je n’ai pas trop de public pour ces déclamations, et la folie aidant, sur ma toile 3D, mes joujoux sont assez dissipés, je sens qu'ils ne m'écoutent plus, pourtant je continue à leur parler, je choie mon rapport à l'oeuvre, vous apporterez du sang neuf. C'est le plus souvent assez dissonant, j'ai du sectionner les cordes vocales à certains, trop de cris transperçant, trop irritants.
- Ta gueule !!!
- Bon, ma conversation est le temps qu’il vous reste à vivre, mais si vous préférez mourir tout de suite, qu’à cela ne tienne et ne vous inquiétez pas, je ne prends pas plaisir à voir les autres souffrir (sa voix quitte cette fausse distance et se durcit, ses lèvres se retroussent, il parle entre ses dents). Tu finiras sur ce mur tu devrais d’ailleurs être fier de continuer ce chef-d’œuvre de vérité première mais tu ne souffriras pas pendant que j’extrairai encore deux ou trois petites choses de ton corps, une piqûre t’enverra dans le néant avant (il retrouve sa voix de façade).
Au risque de vous décevoir, il n’y a rien après, vous retournez d’où vous n’auriez jamais dû sortir. Je plaisante, pour notre amusement vous êtes un don du ciel, un vrai régal, il est si bon de régner sur un troupeau qui aime défend et comprend ses bouchers. On ne vous mérite pas tellement il est facile de vous abuser, au moins vous aurez tenté quelque chose, vous révolter mais que voulez-vous, mauvaise pioche. (Il grimace de nouveau). Tu parles ton courage n’est qu’un excès d’orgueil une prétention déplacée tu n’acceptes pas ta place pourtant c’est celle qui t’échoit.
- Ordure.
- Vous êtes si mort. » Nouvelle piqure. Il se réveille entouré par ses nouveaux amis ornementaux, son geôlier face à lui.
« J’ai oublié un petit détail, cher ami, un poème pour moi doit prendre corps, votre poète chanteur Léo Ferré en son temps parla de mettre le texte en sexe, donc en musique, moi c’est en corps. C’est vrai, s’il n’est que lu, il en manque. Porté par une voix, la texture le structure. De même pour mon chef-d’œuvre, vous ne pouvez le voir, vous manquez de recul, pardonnez-moi ce cynisme, mais tout un réseau de branchements savants derrière le mur me permet de vous maintenir en vie et vous endormir quand bon me semble, j’aime tellement vous voir vous agiter, souffrir et gueuler ensemble, c’est primal, un chef-d’œuvre de vérité première doit en passer par là, mais bon vous aviez déjà compris. Prépare-toi à côtoyer la folie sans jamais pouvoir en crever sauf si j’en décide autrement, tes seules alliées pourriture et nécrose elles m’indisposent vite l'odeur, on est bien peu de chose. »
L'espoir, parfois, n'est-ce pas pisser, dans un viol, long ?
14

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,