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Atelier couture

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Caroline Ravier

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70

Finaliste
Sélection Jury

Il m'a tout appris.
Il y a des personnes qui font basculer notre existence. Positivement, ou pas.

***

Lui il était plutôt dans le genre « ou pas ». Enfin du point de vue de mes parents.
C'était un garçon, mal coiffé, aux parents divorcés -le choc dans les années quatre-vingt pour ma famille de catholiques pratiquants- et à la bagnole toute cabossée. Le pire, il avait déjà la permis de conduire alors que nous étions seulement en seconde. Ce qui sous-entendait plusieurs redoublements.

Dès mon arrivée au lycée je l'avais remarqué et avait été irrésistiblement attirée par lui. Il représentait un interdit, le fréquenter avait un goût de folie. C'était l'idéal pour ne pas suivre le même chemin que mes sœurs aînées. Elles avaient tout été mariées jeunes et pures pour la plus grande fierté de mon père et de ma mère. Alors que moi je rêvais de liberté et d'indépendance. Jamais je n'ai osé le dire à mes parents. Alors je me suis enfuie. Avec lui. Dans sa bagnole toute cabossée. Il m'a initié aux plaisirs de la vie, malgré nos poches vides. De combines en débrouilles, on a voyagé, goûtant ça et là, des repas typiques, souvent arrosés et découvrant des artistes plus ou moins underground. J'ai troqué mes jupes plissées pour des jeans déchirés, j'ai abandonné mes brassières pour des soutien-gorge pigeonnant. Et enfin j'ai mis de côté ma pudeur et mon éducation pour m'abandonner aux délices charnels.

Sous ses mains, j'ai frissonné. Sous ses doigts, j'ai connu l'orgasme. Et enfin devant lui j'ai osé être nue. Sous ses apparences de mauvais garçon, il a été tendre avec moi la première fois où il m'a fait l'amour.

Puis j'ai retrouvé, de force, le foyer familial. J'étais mineure contrairement à lui. Mon père a tout fait pour que je revienne. Je l'ai supplié de le laisser tranquille, lui. Il a accepté et j'ai du suivre le chemin de mes sœurs à un détail près.

J'ai trouvé un époux, ou plus exactement mon oncle a présenté son jeune associé à ma famille qui a accepté l'union. Évidemment il était bien sous tout rapport mais tellement classique, banal et dans le droit chemin. L'ennui n'a pas tardé à m'envahir. Je l'attendais sagement le soir à la maison, un bon petit plat mijotant sur la cuisinière. Puis nous avons eu un fils, puis un second. Je suis devenue une mère au foyer rangée, classique, lisse.

Jusqu'à l'arrivée d'Internet. A la fin des années 1990 nous avons investi dans un ordinateur qui n'a pas tarder à être relié au monde via le net. Durant les longs après-midi, et malgré ma trentaine d'années, je tchattais sur Caramail et puis je me suis mis à suivre certains sites.
J'ai découvert un monde qui me faisait vibrer, qui me faisait m'évader. Je passais outre un interdit. Devant le PC j'étais un peu comme dans la voiture toute cabossée. Poussée par la curiosité et entraînée par mes amis virtuels, j'y suis allée un mardi. Mon cœur battait la chamade, mes jambes flageolaient. J'avais peur d'être reconnue, peur d'être gauche.

J'ai frappé à la porte rouge, un portier m'a ouvert et j'ai pénétré un univers dans lequel le plaisir est le seul maître mot. Aucun tabou, aucune gêne et, un peu comme à Vegas, tout ce qui s'y passe, y reste. Rien n'est ébruité.

J'ai débuté sagement. En regardant des couples. Puis certains hommes sont venus. Sous leurs mains j'ai frissonné. Sous leurs doigts j'ai connu l'orgasme.
Je fréquentais le club un mardi sur deux. C'était le jour « masqué », cela me rassurait. Alors j'y suis allée tous les mardis.

J'avais bientôt quarante ans et je trompais mon mari, chaque semaine. Mais cette sensuelle dose d'adrénaline était vitale à mon équilibre et par ricochet à notre couple et à notre famille.

***

Aujourd'hui, je suis avec un homme de ma taille, aux cheveux grisonnant. Entre son masque qui lui cache la quasi totalité de son visage et la pénombre, je n'en vois guère plus. Mes autres sens sont en éveil. D'abord, l'odorat. Il sent le musc, l'homme viril, sûr de lui. Ensuite le toucher. Son torse, légèrement poilu est musclé, mais pas trop. Comme je les aime. Enfin, le goût. Sa bouche sent le whisky de qualité. Un sigle malt. Ma langue titille la sienne. Peut-être un Glenfiddich. Boire en cachette les bonnes bouteilles de bourbon et autres digestif de mon époux, m'a apporté une certaine connaissance de l'alcool. Je m'abandonne dans les bras de cet homme. Ma main se perd sur son bas ventre. Je me sens en confiance, presque en terrain connu. Lily, la tenancière du club, m'a pourtant dit que c'était la première fois qu'il venait.

Il m'attache les mains et embrasse chaque centimètre carré de mon corps. Délicieux supplice. Je n'en peux plus et jouis lorsque ses doigts s'immiscent au plus profond de mon intimité.
Il me libère juste après et s'évapore rapidement.

La dernière fois que j'ai connu pareil orgasme c'était dans les années 1980, sur la banquette arrière d'une bagnole toute cabossée.

Ce mauvais garçon qui m'a tout appris fréquente ces endroits, j'en suis certaine. Et c'est lui qui vient de me faire prendre mon pied, aucun doute.
Un jour ou l'autre je risquais de tomber sur lui. N'est-ce pas ce que je cherchais secrètement en venant ici ?

Il me faut en avoir le cœur net. Je me change rapidement et court dans la rue. Il y a foule en cette veille de Noël. Comment le reconnaître ? Sans réfléchir je me dirige vers le parking souterrain voisin. Les portes de l'ascenseur se ferment sur un homme. Je glisse ma main obligeant les portes à s'ouvrir et me faufile.
Nos regards se croisent. Je deviens rouge écarlate.

— Bonjour ma chérie, alors c'était bien ton atelier couture ? me lance mon mari.
Je ne peux rien répondre.
Dans ma tête une multitude de sentiments. Ce torse, ces cheveux grisonnant, ces mains que je connais. C'était lui.
Des années qu'il pense que je vais à la couture. Forcément, un jour il a du se mettre à douter et il m'a suivi. C'était inévitable.
— Tu penses que je peux m'inscrire au même cours, me dit-il l'air taquin, alors qu'il appuie sur le bouton d'arrêt d'urgence de l'ascenseur.

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Elena Hristova · il y a
un côté visuel et sensitif très plaisant qui colle à la peau
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Cristel D · il y a
un texte bien mené, je m'attendais à une toute autre fin !
si vous avez le temsp, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-dans-le-temps

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Jean-Francois Guet · il y a
Ai bissé bien volontiers ;-)
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Virgo34 · il y a
Je revote pour ce texte au suspense évident. Bonne chance !
Peut-être aimeriez-vous encourager mon Ombrecito en finale lui aussi ? C'est par ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ombrecito-acrostiche . Merci pour lui.

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Emma A · il y a
Dommage que vous n'ayez pas davantage de votes. Votre texte le mérite pourtant !
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Caroline Ravier · il y a
Merci Emma. Cela me va droit au coeur ;)
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Granydu57 · il y a
Avec plaisir !!! mon 2éme vote.
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Caroline Ravier · il y a
Merciii
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Christiane Tuffery · il y a
Bon, en même temps, il est de bonne constitution le mari trompé, non ? Battue à plate couture la gentille épouse !
Si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/lola

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Mirgar Garrigos · il y a
Un suspense sensuel bien conduit...Un mode d'emploi pour retrouver les émois hors routine.+1
Mon héroïne a peut-être , elle, rencontré l'homme idéal, avec mode d'emploi...Si cela vous tente..http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-homme-ideal-3

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Sylvie Loy · il y a
un vote de plus !
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Korete · il y a
Je revote