3
min

Asphalte

Image de Brachanette

Brachanette

232 lectures

51

FINALISTE
Sélection Jury

Elle marche, oscillant de fatigue, vacillante sous la chaleur d’une fin d’après-midi estivale. Elle erre les épaules basses le long de l’avenue bondée qu’elle ne reconnaît pas. Quelle importance ? Cela fait longtemps qu’elle s’est perdue. Un pas devant l’autre, c’est tout ce qui compte. Elle se fraie un chemin entre les corps des passants qui se pressent, qui se poussent. On s’écarte pour la laisser passer, encore et toujours la même réaction.

Elle marmonne une suite de mots sans sens, litanie protectrice. Elle garde les yeux rivés sur ses pieds, n’a plus le courage d’affronter les regards scrutateurs. Elle martèle le macadam de son pas rapide, incessant, cherchant. De ses balbutiements, elle se tisse un bouclier, zigzague un peu avant de retrouver sa route.

Elle essaie de se rappeler ce qu’elle fait là, sans succès. Sa tête est douloureuse, un bandeau de fer lui enserre le crâne, bloquant sa mémoire. Une image lui vient pourtant. Un sac à dos, des chaussures de randonnée. Elle voulait partir en voyage ?

Elle trébuche, bute sur ses mots, avale le gravier, se relève comme si de rien n’était. Tout n’est qu’une question d’apparences après tout. Et son masque tient bien en place, seul son flot haché de paroles la trahit.

D’un pas mal assuré, elle parcourt encore quelques centaines de mètres. Elle fait volte-face, repart dans l’autre sens, percute plusieurs personnes avant de retrouver son équilibre. Elle traverse l’avenue en diagonale, un camion la frôle. Et s’il ne l’avait pas ratée ?

Elle ne sent rien. Les injures, les klaxons, les crissements des pneus, le sifflement de l’air qui frémit tout autour d’elle ; elle n’entend rien. Elle vit dans un monde ralenti, engourdi, anesthésié. Ne restent que les battements du cœur dans les oreilles, le sang qui coule dans les veines. Elle est sourde à ses propres cris.

Il lui faut un refuge. Maintenant. Elle n’en peut plus de marcher vers une destination qu’elle n’atteindra jamais. Elle prie, elle supplie. Plie, pliée, recroquevillée. Un tas de chair sur le goudron. Elle est seule.

On la relève, elle n’a pas le droit d’abandonner. Juste celui de souffrir à l’infini. Elle arrête quelqu’un au milieu de la masse, tire sur sa manche. «S’il vous plaît.» Brutalement rejetée, propulsée dans les airs, contre un lampadaire. À quoi s’attendait-elle ?

Elle sent ses forces faiblir et l’espoir se fait rare. Sur ses talons, à genoux, paumes vers le ciel, elle attend. Un signal. Rien ne vient. Et rien ne viendra. Parce qu’on est seuls, enfermés dans nos esprits étroits, fermés.

Elle s’était lancée dans une quête de soi, quête de foi. Rien su, rien trouvé. Il n'y a rien à voir, que le bitume qui dévore le ciel. Les commerces ferment, l’avenue se vide. Elle reste là, cramponnée à ses rêves en miettes, à son innocence éparpillée. Son envie de partir à l’aventure, ses bottes neuves, sa couverture de survie. Elle avait tout prévu. Ici, il n’y a rien. Ailleurs, personne ne l’attend. Elle est pieds nus, ne va nulle part. La route l’a trahie.

Elle crie en silence, ouvrant la bouche si grand qu’elle en goûte la nuit, cordes vocales vibrantes de désespoir. Encore et encore. Toujours. Jusqu’à ce que des volets s’entrouvrent et qu’on lui crie de se taire. Elle essaie de se remettre debout, pliée en deux par la douleur, murmurant sa haine aux étoiles endormies. Défaillant de nouveau, elle s’écroule.

Alors il faut ramper, puisque le temps ne cessera pas de s'écouler, grains de poussière du sablier.
Les joues terreuses, le front éraflé d'avoir si souvent heurté la chaussée. Elle n’est plus qu’une ombre d’elle-même, ne se souvient plus de son nom. Qui est-elle ? Qui est-on ?

Elle sait qu’elle a besoin de bouger. Elle aimait courir avant, elle en est presque sûre. Elle se ramasse en boule, au milieu de la route et dévale la pente. Plus vite, le vent siffle.
Sa peau s'éveille, elle est donc vivante ?

Les souvenirs lui arrivent en flashs, son cœur se gonfle avec l’élan qui lui donne la vitesse. En bas de l’avenue elle ralentit, puis, peu à peu, s’immobilise. Sur le dos, les yeux brillants, elle voit enfin la lune. Elle n’a plus mal.

Deux yeux illuminent soudain les ténèbres, elle est éblouie. La voiture passe, virage.
Les roues dérapent, la tôle s'envole.
Elle est projetée sur le côté, ses membres lacérés gémissant de douleur.
Une seconde d’agonie, et, juste comme ça, c’est fini. La tête roule le long du caniveau.
Sang, sang, sang.
Elle a maculé l'asphalte.

Et au matin, elle a disparu. Elle est oubliée. Ne reste plus qu’une mèche de cheveux ensanglantée pour prouver qu’elle a existé. On l’a effacée.
Mais la route se souviendra.

PRIX

Image de 2016

Thèmes

Image de Très très courts
51

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Sombre et torturé mais très bien écrit, bravo !
·
Image de Cannelle
Cannelle · il y a
C'est un très beau texte. Vous nous confiez la désagrégation de votre personnage
·
Image de Marie Christine Dycke
Marie Christine Dycke · il y a
tres beau texte et ci vrai de la realite bonne chance
·
Image de Lablondasse Jarn
Lablondasse Jarn · il y a
Je souhaite bonne chance pour la final
·
Image de Lou Van Hille Rossignol
Lou Van Hille Rossignol · il y a
Superbe !!!! +++++++++++++++ :-)
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bonne chance pour la finale ! Vous avez mon soutien. Il est amplement mérité.
Sur ma page : "le coq et l'oie" si le cœur vous en dit.

·
Image de Lafee Lafee
Lafee Lafee · il y a
Mon vote pour un récit qui me va droit au coeur...
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un personnage qui déambule tout en perdant ses repères. La situation est fort bien décrite et l'on s'enfonce tout doucement dans une amnésie conduisant fatalement vers une fin tragique. Bravo, Brachanette, d'avoir mené cette descente aux enfers de main de maître. Vous avez mon vote.
J'ai un carton qui, d'après les commentaires, procure un bon moment de plaisir de lecture http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton

·
Image de Elena Lmr
Elena Lmr · il y a
Ce texte est beau, l'écriture tout autant. Bravo et merci pour cette lecture ! +1 :)
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une belle écriture au service d'une belle histoire. Ou l'inverse!
Bravo
Cecel

·