3
min

Article 26°b

55 lectures

53

L'amphithéâtre est bondé . Dans le brouhaha les retardataires s'installent, des redoublants se saluent et des nouveaux font connaissance, c'est leur premier jour, c'est ma première fois ; je pose mon sac sur le bureau. J'attends le silence pour me présenter et commencer mon cours aux étudiants de première année ; je redoute le moment où tous les yeux vont se braquer sur moi. Pour me donner une contenance et cacher ma fébrilité, je fixe une jeune fille qui a attiré mon attention ; la forme de son visage, la couleur de ses cheveux et sa façon de mordiller son stylo c'était moi, ado. Elle me regarde aussi intensément et alors que son image se brouille, se déforme et s'estompe derrière un écran vaporeux qui me fait craindre l'évanouissement, son sourire narquois déchire le présent et ouvre sur un autre temps :
Novembre 1990, 6°b madame Lacroix est entrée dans la classe, a posé son sac sur le bureau, nous on était déjà tous assis et on la calculait pas. On avait eu un mois sans prof de français, tu te souviens?
Elle a écrit son nom au tableau et elle a ajouté << je suis là et j'y resterai quoi que vous fassiez >> .- La vache ,ont dit les garçons, elle sait pour l'autre.
Faut dire que l'autre, mademoiselle Anne-Claire Monceau , elle a tenu jusqu'en octobre et on l'a pas regrettée parce que toute la classe disait qu'elle nous aimait pas ; moi je crois qu'elle avait peur de nous et j'avais de la peine pour elle. Elle aurait pu être notre grande soeur.
Finalement on s'est tu ; on l'a laissé parler parce qu'il fallait savoir comment elle allait s'y prendre pour rester.
- J'aime mon métier et j'aime mes élèves, donc je préfère enseigner dans une atmosphère de respect et de confiance mutuelle, mais j'ai aussi besoin d'avoir un salaire pour vivre alors ne comptez pas sur moi pour démissionner.
A la récré les garçons on bien rigolé et ils ont décidé de passer à l'attaque dès le prochain cours.
Ils ont enlevé les caoutchoucs des chaises , découpé un rideau,...dégradé quoi, pour rire.
Elle en a attrapé deux, nous on s'est calmé et alors, l'idiote a fait la morale :
- Vous savez que le matériel de l'école, et même à l'extérieur tout ce qui semble gratuit ne l'est pas ; il a bien fallu le payer et c'est avec l'argent des impôts c'est à dire celui de vos parents que tout cela est acheté.
- Madame , on s'en fout nos parents y payent pas d'impôts , ont répondu Said et Steeve.
On a fait un débat sur le respect et c'était marrant parce qu'on a joué au tribunal, moi j'étais avocat etc... Mais le plan c'était toujours de la faire partir, il fallait gagner la partie ; dans le quartier on peut pas baisser les yeux, être victime ou perdre.
Au cours du lundi matin, on avait deux heures et c'est vraiment trop long. Nico et Mmo ont apporté des boules lacrymos. Ils l'on laissé commencer son cours, c'est plus énervant pour les profs quand ils ont commencé et ils savent pas trop quoi faire alors on va dans la cours puisqu'il n'y a jamais de salle libre dans ce collège et là on fout rien. Le temps d'aérer la classe ça fait bien les deux heures.
- Madame , je pleure! ça hurlait dans tous les coins de la classe, faut sortir dans la cour!
Madame Lacroix s'est levée, a ouvert les fenêtres et elle a dit << ça ira prenez vos livres et essayez de ne pas pleurer dessus >> . Yan a tenté un dernier truc :
-Mais m'dame Vanessa est asthmatique, je peux l'accompagner à l'infirmerie?
- On verra, si elle commence à suffoquer tu la conduiras.
Vanessa ne s'est pas étouffée. On a travaillé (un peu) en pleurant, la prof aussi et quelquefois , elle riait en même temps qu'elle nous regardait.
Terminé les lacrymos.
Dans mon groupe, la rangée de droite, on était content qu'elle s'accroche. Surtout moi. Premièrement j'aimais apprendre, deuxièmement un jour où les dix du fond m'ont demandé les feuilles pour l'interro, ils le font à chaque fois, elle a mis le holà :
- Patricia n'est pas un distributeur automatique de feuille, rendre service, dépanner ses camarades occasionnellement c'est louable mais à ce rythme c'est du racket et je ne peux pas l'accepter .
J'ai dit que c'était pas grave que ça me dérangeais pas que je pouvais en donner. Je le pensais pas mais j'avais pas envie de me faire tabasser dans la cour. Je crois qu'elle a compris ; elle a ajouté :
- C'est moi qui ordonne à Patricia d'arrêter et elle n'a pas d'autre choix que d'obeÏr, d'ailleurs je confisquerai son paquet de feuilles à chaque début de cours et je lui donnerai ce dont elle a besoin .
Comme d'habitude ça a râlé et menacé pendant une demie heure . Pendant ce temps je pensais à ma mère qui n'aurait plus à se plaindre qu'avec son salaire de femme de ménage, seule avec trois enfants, elle ne pouvait pas continuer à acheter toutes ces feuilles.
- Bon sang, c'est pas possible, tu les manges ou tu te torches avec ? Elle était en colère à cause de la fatigue et elle disait des gros mots et elle disait aussi que l'école c'était ma chance.
Au bout d'un mois la classe s'est un peu calmée, mais côté travail ce n'était pas comme madame Lacroix voulait. Elle nous a expliqué pourquoi c'était important de travailler à l'école ; évidemment les trois quart de la classe a hurlé et Jamel a hurlé plus fort que les autres :
- Nous on est obligé d'aller à l'école ! c'est pas juste d'être obligé ! on n'est même pas payé, on vous paye bien à vous !
Bien sûr , comme d'habitude elle a trouvé quelque chose à dire, comme quoi on avait de la chance d'aller à l'école gratuitement, qu'en Ethiopie des enfants faisaient des kilomètres à pieds dans la montagne et blabla...
Djamila et son cousin, ils ont expliqué que ça servait à rien d'apprendre tout ça, parce que on pouvait se faire de l'argent en guettant dans la cité, et madame Lacroix a voulu qu'on lui explique.
- Madame mais vous savez rien, vous voyez bien que ça sert à rien d'aller à l'école !
On a tous éclaté de rire ; même quand j'étais pas tout à fait d'accord je riais, bien obligée . Djamila lui a raconté comment ils se font cent euros juste pour rester deux heures au coin de l'immeuble.
Et Jimy s'égosillait :
- Moi, mon père y m'oblige à venir à cause des allocs, je sais même pas combien il empoche, j'en vois pas la couleur.
Elle s'est assise à son bureau tristement, sans rien dire elle a ouvert un livre et a commencé à lire pour nous . On a fini par l'écouter ; ça racontait l'histoire d'un garçon qui voulait absolument devenir menuisier et qui quittait sa famille et partait faire le tour de France ; elle a lu un chapitre.
Ca a sonné. Elle nous a donné ni leçon ni devoir. On a tous cru qu'elle reviendrai plus. La bande des dix surtout en était sûre et criait victoire.
Comme elle allait prendre son bus , certains l'on vue , ils l'ont montré du doigt et Djamila a crié :
- Hé! Lacroix vous voyez vous avez même pas assez d'argent pour venir en voiture, mon frère avec la came, il gagne plus de tunes que vous et il sait pas lire.
Gros rires...
Elle s'est approchée, l'a regardée dans les yeux et lui a dit :
- C'est bien que tu me dises ça en dehors du collège parce qu'à l'intérieur, dans un collège de la république je n'aurais pas pu te répondre que contrairement à ton frère quand je serai devant Dieu je n'aurai pas à baisser les yeux. Je ne suis pas une victime de la société , j'ai choisi mon chemin de Lumière et d'Amour : Le Chemin . Comme ils n'ont rien compris , ils sont partis en braillant << Lacroix, elle prend le bus...>>
Lundi matin on a eu cours de français. Le 30 juin on a fait le goûter de fin d'année.
Chacun a trouvé sa place. La porte de l'amphithéâtre grince et un étudiant s'excuse d'un signe de la main.
L'écran vaporeux a disparu. Je ne me suis pas évanouie. Le collège , Steeve, Jimy, Said, Djamila et les autres dont j'ai oublié les noms sont bien loin . L'étudiante que je fixais a perdu son sourire narquois. Mais madame Lacroix est là. Son sac posé sur le bureau.
J'écris mon nom au tableau “ Patricia Suares”. Le silence, me donne la parole : “je suis votre professeur de littérature comparée”.

PRIX

Image de 2019

Thèmes

Image de Très très courts
53

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un parcours du combattant en milieu hostile. Rien n'a vraiment changé ... !
·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
3+++
·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Vitre texte fait allusion à plusieurs sujets lesquels, en tourbillon, renvoient au droit à l'éducation consacré par la DUDH. Un texte qui ramasse des faits réels. Pour cette beauté textuelle et cette délicatesse scripturale, . Je vous donne mes voix et vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

·
Image de Marie Mauve de Montaucieux
Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Merci pour votre commentaire, je ne manquerai pas de vous lire.
·
Image de Rafiki
Rafiki · il y a
Il y aurait tellement de choses à dire sur les nombreux sujets que vous évoquez à travers ce texte, qui à ce qu j'ai compris est en partie tiré de la réalité. Je dirais simplement que l'éducation est et doit être le pilier de notre société. Et que pour l'instant on est bien loin de l'égalité des chances. Je vote.
Si l'envie vous prend, une invitation pour "L'ocre de la terre". Joyeuses fêtes

·
Image de Marie Mauve de Montaucieux
Marie Mauve de Montaucieux · il y a
je réponds avec plaisir à votre invitation ; joyeuses fêtes aussi.
·
Image de Pherton Casimir
Pherton Casimir · il y a
Félicitations et bonne chance à vous ! Toutes mes voix.
Allez me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Merci !

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une superbe œuvre qui aborde bien le droit à l'éducation ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Justice for All” qui est aussi en lice pour le Prix anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme 2019. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

·
Image de Marie Mauve de Montaucieux
Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Merci pour la bonne note ; le réalisme ne viendrait il pas du fait que ce texte est en partie (centrale) inspiré de faits réels ?...mais chhhhttt
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Vous avez des enseignants parmi vos lecteurs, mais chhhhtttt… c'est un secret entre vous et moi. Un thème pilier de presque tous les autres, que vous exploitez avec réalisme. C'est convaincant et plaisant à lire. Une très bonne note (sourire)
·
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
joli texte, optimiste malgré " l'adver-cité " " *****
·
Image de Marie Mauve de Montaucieux
Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Adver-cité est le titre que j'aurais dû donner à mon texte ! merci Paul
·
Image de Marie Mauve de Montaucieux
Marie Mauve de Montaucieux · il y a
merci, mais votre commentaire est ma meilleure récompense.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur