2
min
Image de Mome de Meuse

Mome de Meuse

266 lectures

258 voix

En compétition

Juin s’est immobilisé sur le village. Elsa adore ce mois de l’année. L’herbe devient folle dans les prés, elle fleurit et grandit tant qu’elle la dépasse. Et bientôt, la petite fille sait qu’elle ira en repérage dans le verger de sa grand-mère.
La vieille dame devenue lourde et lente, quand elle veut contrôler la maturité de ses fruits, laisse des sillages écrasés qui font pester celui qui vient faucher. C’est pourquoi elle envoie l’enfant. Elsa est si légère qu’elle fend les herbes sans les coucher. Alors, dès qu’elle a le droit de courir jusqu’au cerisier, des burlats qui rougissent déjà, c’est la fête. La petite fille fait des sillons imperceptibles qui se referment derrière elle ; elle joue à disparaître dans le pré, les bras allongés en somnambule. Louise ne la voit plus, elle l’appelle et la cherche des yeux. Elsa agite la main au-dessus des grandes herbes qui lui chatouillent le cou. Ça sent bon, c’est joyeux et plein de formes différentes. On dit de l’herbe mais c’est une multitude infinie de grelots, de lances minuscules, de hampes pyramidales, d’épis, de corolles et de grappes.

En courant, Elsa lève des sauterelles, des papillons. Son rêve, ce serait de courir des heures entières dans les hautes herbes accueillantes, frissonnantes. Parfois, elle plonge, le nez à terre et puis elle roule sur le dos et elle regarde glisser les gros flocons blancs des nuages à travers l’argent des herbes. Parfois, elle s’immobilise puis accompagne d’un lent bercement du corps la houle que le vent pousse dans une douce respiration. Si un jour elle va au paradis, elle voudrait que ce soit aussi beau qu’un grand pré de juin.

Quand elle a bien couru, sauté, cabriolé, elle va choisir sur une branche basse de l’arbre quelques cerises, presque mûres mais pas entièrement pourtant et grand-mère Louise dit :
— Dans une petite semaine, si le soleil donne bien, je dirai à ton père de venir faucher, les cerises seront bonnes à cueillir.

Alors, les plus mûres, Elsa les garde cachées pour faire durer le plus possible, les herbes folles. Puis elle repart en exploration jusqu’au vieux poirier qui donne de tout petits fruits ronds un peu granuleux, ce sont des poires de gros-bois, pas fameuses en bouche mais délicieuses quand elles sont cuites au vin. Elles sont à peine ébauchées. Ensuite elle examine les mirabelliers et les quoichers aux branches trop hautes pour qu’elle rapporte le moindre fruit, mais elle informe sa grand-mère sur la taille des poires, des quetsches ou des mirabelles. Elle vole à ras de terre et la vieille dame regarde l’enfant ivre et légère, et lui crie :
— Fais quand même attention, ma Fleur Bleue, ne couche pas l’herbe, ton père n’aimerait pas...

Mais ces recommandations, c’est juste pour la forme, car ce qu’elle regarde devant elle, c’est l’enfant d’autrefois, l’enfant qu’elle a été et qui lui est rendue le temps des herbes de juin.

PRIX

Image de Été 2019

En compétition

258 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
Je retrouve la même acuité que dans votre autre texte en compétition. Une observation délicate et des mots délicats pour décrire. Ce que l'on voit et le symbolique encore.
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Ce texte sur les prés en juin est presque un poème, plein de bonne humeur de joie de vivre, de renaissances de souvenirs.
Bravo et merci je soutiens.

·
Image de Liviu
Liviu · il y a
Que d'émotions pour une action pourtant si simple. Bravo.
·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Oui, Liviu, je crois que ce sont les mots qui conviennent. Merci et bel été à vous.
·
Image de Felix CULPA
Felix CULPA · il y a
Quelle belle image, quelle belle contemplation, quelle belle poésie dans ce beau récit !
Mes 5 voix vous accompagnent !

·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci pour ce bel enthousiasme, Félix. Ça me fait vraiment plaisir. A bientôt. Passez un bel été.
·
Image de Felix CULPA
Felix CULPA · il y a
Bel été à vous aussi Mome de Meuse !
·
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Superbe de tendresse et de poésie. Je n'étais pas venu vous lire depuis longtemps et c'est un bonheur de retrouver la fraîcheur de ma compatriote de Lorralne
·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Je suis touchée plus que je ne saurais le dire, cher compatriote (de Lorraine et d'ailleurs ) de votre visite.
Vous serez toujours le bienvenu. Quant à moi, je vais de ce pas faire un tour par chez vous...

·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
c'est avec un immense plaisir que je vous lis, voilà trop longtemps que je ne m'étais pas délecté de vos tranches de vie merveilleusement aromatisées d'effluves et de senteurs mélancoliques ou plutôt de saudade comme on dit en portugais un terme moins chargé "négativement" et plus subtilement indéfinissable que mélancolie, bref des saveurs de fruits d'été d'enfance pour l'automne de la vie mais ses vendanges, non?
c'est par hasard puisque je suis juste devant vous aujourd'hui dans le classement ttc que j'ai donc regardé votre texte, grand bien m'en fut!

·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Mille mercis Patrick, pour ce commentaire si délicat. J'en suis très émue. Je retiendrai ce joli mot de 'saudade' ... j'aime saisir, en effet, de minuscules sensations, et les partager avec vous est un plaisir.
( c'est une chance que nous ayons été- momentanément- côte à côte. .. )

·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
un étalage de douceur estivale, mes voix Mome
en lice Poésies Eté aussi , si vous aimez

·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci, Zouzou. Je passerai vous lire avec plaisir comme toujours. Belle soirée.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
Vous de même...
·
Image de Automnale
Automnale · il y a
Vous avez vraiment l'art et la manière, mon amie, d'évoquer la saison d'été... Cette saison semble vous aller comme un g... non... comme un chapeau de paille !
Dans ce texte frais et tendre, j'ai reconnu l'auteur (re) d'un livre savouré voici peut-être trois ans (il faudrait que je vérifie)... Qui, de cette incomparable façon, est capable, à part vous, d'évoquer les hautes herbes accueillantes, frissonnantes ?
En particulier, j'ai adoré ceci : "Si un jour elle va au paradis, elle voudrait que ce soit aussi beau qu'un grand pré de juin"...
Quant à la chute, elle est irrésistible : "Mais ces recommandations, c’est juste pour la forme, car ce qu’elle regarde devant elle, c’est l’enfant d’autrefois, l’enfant qu’elle a été et qui lui est rendue le temps des herbes de juin."
M a g n i f i q u e.
5 cerises supplémentaires... Les voilà...

·
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
J'adore ce texte...et votre commentaire charmant
·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Et qui , à part vous est capable de formuler de si delicats commentaires, mon amie. Merci pour les cerises, vous savez qu'elles sont bien rares cette année. Quant aux herbes de juin, comment encore s'y perdre sans arriere pensee: l'epouvantable tique nous y attend... Je vous souhaite de goûter la fraîcheur matinale.
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Hou que c'est joli !!!! et vu .
·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Trop gentil, Moniroje. .. Merci et belle journée à vous.
·
Image de Fabienne Liarsou
Fabienne Liarsou · il y a
Houlala...des burlats !!!! Mon point faible...:-) !
·
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Allez-y , chère Fabienne, elles sont mûres à point: régalez vous!
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Note de l'auteur : le lecteur peut choisir de lire ce texte en écoutant la chanson suivante : « Imanu Fuun » d'Ikue Asazaki. L’instant se prolongeait, le temps amorti prenait ...