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Arc-en-ciel brûlé

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Aurel Godonou

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En compétition

Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés? Peut-être les deux.Ce froid qui me couve, d'où vient-il? Autour de moi le silence absolu. Puis un bruit! Un bruit comme lorsqu'on ouvre un tiroir métallique. De ce tiroir maintenant ouvert, je m'échappe.
Posture droite, visage figée. Nue sous ce drap blanc. Yeux fermés, mais je vois. Je vois tout, mais eux ne me voient plus.
Un agent souleva légèrement le drap blanc. Un cri déchira l'air glacial.Mère s'effondra sur le sol. L'agent de Police eût à peine le temps de la rattraper dans ses bras.Il posa alors la question pour laquelle il était là:
-Vous le reconnaissez? Est-ce bien votre fils?
-Oui, répondit mère en éclatant en sanglots.
Ah mère! Tu m'as donc reconnu? Malgré cette blessure ouverte qui violace mon tempe droit et qui cache mes traits? Ma lèvre inférieure est pourtant si bien amochée. Donc une mère reconnait-elle toujours son enfant malgré ses blessures? Uniquement lorsque ces blessures sont physiques, pas celles psychologiques. Car tu m'as déjà renié mère.Tu ne peux plus me reconnaître. Plus jamais maintenant mère. Mais l'heure n'est point ici aux règlements de comptes. Je respecte ta douleur mère. Pleure, pleure ton enfant perdu. Manifeste ton deuil.
L'agent recouvre mon visage avec ce drap. Il me reglisse dans ce tiroir. Que la frigorification garde intact chaque partie de mon corps. Chaque empreinte de coups. Que les blessures demeurent fraîches. Jusqu'à ce qu'ils décident du sort de ce corps. Eux qui avaient décidés que là était ma place. Qu'ils viennent achever leurs œuvres. Mais désormais je ne leur appartiens plus.
Je suis derrière toi mère, dans le sombre couloir de cette morgue. J'aimerais t'apporter consolation,te prendre dans mes bras. Mais tu es maintenant sourde au son de ma voix.Tu rejoins mon père dans la salle d'attente de la morgue. Ce cher père. Il n'a pas accepté dire un dernier adieu au fils impur n'est-ce pas? Toujours droit dans ses convictions ce cher monsieur.
Père Mathias vint à la maison.
Assise dans un fauteuil au salon, le visage hagard, mère montrait tous les signes d'une femme meurtrie d'avoir perdu son enfant. Elle avait les traits endeuillés. Le prêtre s'approcha d'elle et lui fit un signe de la croix en guise de bénédictions.Entre deux sanglots mère parvint à dire:
-Pourquoi père? Pourquoi Dieu nous inflige t-il cette douleur?
-Que s'est-il passé? demanda le prêtre
-Ils l'ont agressé. Ils l'ont passé à tabac et laissé pour mort alors qu'il rentrait de son émission nocturne. Il est mort des suites de ses blessures. Dans la rue.
-La police connaît-elle les coupables?
-Non. Mais tout porte à croire que cette attaque est dûe aux derniers événements.
-Il a été donc assassiné par des homophobes! s'exclama le prêtre.
-Par des gens normaux! répondit père
-Normaux? S'écria presque le religieux.Tuer un être humain est-ce normal? Quelque soit le péché que ce dernier aurait commis?
J'ai pourtant su garder mon secret si longtemps. Qui aurait cru que par une soirée des plus calmes, un tel scandale s'abbatrait sur notre famille ? Pis, en direct à la télévision nationale. Avec deux confrères nous animions le débat du soir sur les déviances de la jeunesse actuelle. Comme redouté, le débat tomba sur le thème tabou. Nonobstant toute prétention hypocrite, voulant plus que jamais faire taire les préjugés insensés sur celà, j'ai défendu l'indéfendable. J'étais un contre tous. Apparemment, j'y mis tellement tout le zèle d'un activiste LGBT, qu'un confrère me posa publiquement et devant tous ces téléspectateurs la question fatidique « Monsieur Franck, comment pouvez-vous trouver une explication à cette abomination ? Ne seriez-vous pas homosexuel par hasard ?». Et moi, pris d'une soudaine envie d'héroïsme je répondis « oui» devant tout ce peuple. Juste avant que la régie ne nous coupe pour lancer la page publicitaire. Voilà! Je scellai mon sort. Coming-out public. J'ai signé mon arrêt de mort.
J'ai allumé un feu public et seul ma mort pouvait éteindre ce feu. C'est ainsi donc qu'ils m'attaquèrent ce soir là à ma sortie du boulot. Je venais d'être licencié évidemment. Je rentrais sur ma moto. Pour ne pas être reconnu, j'avais décidé de prendre par les rues sombres et étroites du bidonville qui introduisait vers notre quartier huppé. Je pense qu'ils m'ont suivi depuis le boulot. Et je leur ai fourni le cadre idéal pour mettre leur plan à exécution. Une deuxième fois je remettais le couteau qui me trancherait la gorge à mon bourreau. Ils ne m'ont pas râté. Ça tu peux me croire cher père. Ils m'ont mis la correction que tu aurais bien voulu me mettre. Le coup de grâce, c'est cette énorme pierre que l'un d'eux me jeta à la tête. Le médecin légiste écrira « Mort sur le coup». Fantastique, n'est-ce pas papa?
- Père Mathias pourriez-vous s'il-vous-plaît lui donner l'absoute? demande mère
- Bien sûr! Évidemment! Il en a droit. répond le prêtre
- Malgré ce qu'il a fait? demande père
- Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il fait et qu'aucun de nous ne faisions pas? Qui d'entre nous n'a jamais péché.
- Mais ce péché là.... commença père
- Comment ce péché là ? N'est-il pas chrétien comme vous et moi?
- Oui. Mais nous pensons que l'église ne tolère pas l'acte qu'il a commis. C'est le summum de l'impureté. La Bible le dit.
- Quoi que vous pensiez, sachez que l'église ne rejette aucun de ses enfants. Et nous ne sommes personne pour juger. Il aura une messe d'enterrement ce samedi si vous voulez.
- Merci mon père, dit mère, visiblement soulagée.
Nous sommes samedi.
Vous voilà tous de noirs vêtus. Visages blafards et fatigués. Et moi posé comme une poupée de cire dans ma boîte. Mon cercueil. Avec moi, on enterrera la honte de la famille.
La messe d'enterrement commença. Père Mathias l'animera. Il béni ma dépouille mortuaire. Les lectures de la parole sainte furent faites. Le père s'avance au pupitre pour faire son homélie.
«Chers frères et sœurs...C'est avec bien d'amertume que je suis devant vous. Mon cœur se serre et mes mains tremblent. Mes mains tremblent car sur elles coulent le sang de cet enfant allongé dans ce cerceuil. Et sur chacune de vos mains, vous qui êtes ici présent, ce sang coule. Eh Oui, ne soyez pas étonnés. Combien ici n'aurait pas voulu lui donner un grand coup pour le punir de ce que nous savons. Vous l'aviez tous pensé. Vous l'avez puni en pensée. Ces coups, ces injures, l'ont atteint et l'ont amené là. Mais qui sommes nous donc pour juger notre prochain et décider de sa peine ? Qui sommes nous pour décider que seule la mort pourrait effacer un péché ? Des pécheurs qui tuent d'autres pécheurs pour avoir péché différemment ! Pensez-vous vraiment que le Créateur nous bénira pour celà ?
En réalité qui sommes nous dans l'ombre de nos maisons ? Chacun de nous avions ses vices. Toi sœur qui m'écoute, tes avortements répétitifs sont-ils moins graves? Toi frère qui viole, désire, brutalise cette femme, es-tu meilleur que celui là allongé dans ce cerceuil ? Non! Cette vie recèle de mystères et de contradictions qui dépassent l'entendement humain. Face à ce qui nous dépasse soyons juste tolérant. Que cela blesse nos valeurs et éducations, ne devrait pas nous amener à ces extrémités.
Que nous le voulions ou non, le monde a bien évolué et nous devons nous adapter à certaines réalités sans pour autant accepter de corrompre nos acquis.Que chacun aide l'autre à avoir le salut dans cette vie. Celui qui précipite le pécheur dans le gouffre n'est pas meilleur que lui. Prions pour le repos de son âme et le pardon de tous ces péchés qui restent égaux devant Dieu.»
Tes fidèles sont bien silencieux père Mathias. Ont-il compris le message que je t'ai inspiré à leur adresser? Je m'en vais parce qu'ils l'ont décidé. Mais un péché n'efface pas un péché. Si j'ai péché, la haine aussi est un péché. Que voulons-nous? Rendre le monde meilleur. Est-ce la manière ?
J'ai les yeux fermés, mais je ne suis plus dans le noir. Je me fonds à la lumière qui inonde cette chapelle. Ma route dans l'au-delà commence....

PRIX

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Branché Chanceux · il y a
Waho, Aurel. J'adore ton texte. Beau et émouvant. Tu as tout mon soutien.
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Gwenmelanie Dzie · il y a
courage
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Bignon ABLET · il y a
Bonjour Aurel, très très beau texte, je valide juste
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Yanis Auteur · il y a
Bonjour Aurel
Mes 5 voix !
Félicitation pour vous et votre texte.
Je vous invite aussi à voter mon histoire pour le concours adolescent.
Voici le lien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

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lophias DOSSA · il y a
Chic texte, édifiant et qui retrace la triste réalité de l'homophobie
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Ryan Evans · il y a
Waooh très inspirant texte. Il retrace ce qui ce passe réellement dans notre monde. Great job dear
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Rïčärdö Floryd · il y a
Bravo. Félicitations à toi frangin.Que du succès dans cet engagement.
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Modeste KINHOEGBE · il y a
Bel texte, je pense plutôt que ce texte est contemporaine, inspiré des faits réels et en même temps interpelle les consciences... Bonne chance a l'auteur Aurel
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Ozias Eleke · il y a
Beau texte. Vous avez mes 2 voix. Passez voter pour mon texte si possible https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred
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Yveson Pascal · il y a
Bravo! Tu as mes voix! Je t’invite a lire et voter pour l’œuvre Mille nuits dans les égouts par l'auteur Yveson Pascal catégorie 18-29 https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tre