Arabie Saoudite - 2 janvier 2016

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Un jour, quelqu'un m'a dit : quoi que tu fasses, fais-le avec passion. J'espère que mes mots sauront vous transmettre cette passion  [+]

Image de Eté 2016
Un pas. Puis un autre. Il avance lentement. Les chaines qui entravent ses jambes le ralentissent, mais l’homme derrière lui le pousse sans fléchir, impitoyable. Il essaie d’accélérer, mais trébuche, et manque de s’écrouler au sol. L’autre l’attrape par le bras, durement, brutalement, le redresse avec force. Une marque rouge s’imprime sur son bras, le brûle, peut-être autant que la honte qui le ronge. Il est pitoyable. Ils arrivent finalement au bout du couloir. La porte s’ouvre, ne lui laisse aucun répit.

Le soleil pénètre aussitôt dans l’étroit corridor, se réfléchit sur les murs blancs, emplit l’espace de sa chaleur. Lui ferme les yeux, instinctivement. La lumière l’agresse, l’éblouit, l’aveugle. Il n’a pas le temps de s’y habituer, l’autre le pousse en avant, au milieu de cette cour immense, où tous les regards se tournent vers lui. Il ne se souvenait plus que du froid de sa cellule, de l’obscurité, de l’humidité, et cette soudaine apparition de la vie l’enveloppe comme un cocon, cadeau mortel.

Il retrouve peu à peu l’usage de la vue, comme ses sens s’éveillent en lui. Il ne fait même pas attention aux hommes qui le poussent, le tirent, l’attrapent, l’attachent. On lui tend un bandeau, et il le regarde longuement, avant de finalement secouer la tête. Ses yeux le brûlent, agressés par cet afflux de lumière, de poussières, de couleurs. Mais il ne pleure pas, se refuse à les laisser le briser un peu plus. Il se concentre sur les sensations qui l’envahissent, se laisse happer par elles, une dernière fois.

Il sent son cœur battre, pulsation régulière, résonner un peu plus fort au fond de lui, vestige de cette vie qui refuse de le quitter. Il sent encore cette marque sur son bras, elle continue de le brûler. Il ne la voit pas sous sa manche blanche, mais sait qu’un hématome fleurira dès le lendemain. Il n’est pas sûr. Peut-être qu’il n’est que l’apanage des vivants, peut-être qu’un cadavre ne garde pas trace des coups. Il ne sait pas.

Il avale difficilement sa salive. Passe sa langue sur ses lèvres sèches, craquelées, fendues. Il a soif. Il demanderait bien un verre d’eau, mais il n’est pas sûr qu’on le lui accorde. Alors il se tait. Il ne veut pas que ses derniers mots soient pour eux. Il relève les yeux, doucement, presque timidement. Fixe chacun des hommes qui sont faces à lui, un par un. Il veut graver leurs visages dans sa mémoire. Il les scrute, les analyse, retient chaque détail. Il ne sait pas vraiment pourquoi, mais il sait que c’est important. Peut-être que si lui se souvient d’eux, eux ne l’oublieront pas. Mais il ne se souviendra pas d’eux. Enfin, il ne pense pas. Un mort n’a pas de souvenirs, n’est-ce pas ?

Les minutes s’égrènent, silencieuses. Interminables. Ses jambes s’engourdissent. Il aimerait bien bouger, marcher un peu. Mais il ne fait pas un mouvement. Il ne veut pas qu’ils pensent qu’il a peur. Il ne sait même pas s’il a peur. Peut-être. Il n’a pas peur de mourir. Il n’a plus peur de mourir. Un vent léger glisse sur son visage. Il a juste peur de souffrir. Est-ce que ça fait mal, mourir ? Il se pose la question. Il aurait dû demander, quand il était encore temps.

Cela n’a plus d’importance de toute manière. Ses pensées commencent à se perdre, il divague. Il a vraiment soif. Il aimerait bien qu’ils se dépêchent un peu. Il a peur de se rendre ridicule s’ils tardent trop. De paniquer. Il a peur d’avoir peur. Les bruits de la ville lui parviennent, par vague. Au-dehors, des gens continuent à vivre. Il n’est déjà plus parmi eux, il les entend avec détachement. Intérieurement, il est déjà mort. Il aimerait vraiment qu’ils se dépêchent. Il a peur de trop penser. Penser, c’est douloureux. Penser, c’est ce qui va le tuer.

Enfin, un mot retentit. Face à lui, les soldats arment leur fusil. Et soudain, tout son corps se révolte, la peur enfle en lui, il se débat dans ses liens. Il ne veut plus mourir, il veut encore vivre, juste une minute, il veut encore sentir l’air emplir ses poumons. Il essaie de bouger, s’agite, les larmes s’échappent de ses yeux, dévalent sur son visage. Il supplie mais sa gorge est sèche, et sa voix rauque, faible. Il a peur. Il ne veut plus mourir. Il veut vivre. Juste une minute. Encore une minute. Il est pathétique.

Puis les coups de feu retentissent. En rafale. Les balles fusent, criblent son corps, le font tressauter. Des fleurs rouges s’étalent sur sa poitrine, ses bras. Sa tête. Il ne bouge plus, mort avant que la dernière balle ne le touche. Pas un soldat n’a cillé.

Les hommes reviennent, le détachent, emportent son corps. Jettent du sable sur les flaques de sang. Le silence est retombé dans la cour. La porte s’ouvre de nouveau, dévoilant un pauvre hère, hagard. Les soldats ne cillent toujours pas.

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