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Qualifié

J’étais vraiment heureuse d’avoir trouvé un bon guide pour parcourir les canyons de l’Ouest américain. John Dumbear semblait parfaitement connaître ces lieux. Dès le début de notre grande randonnée, je remarquais à quel point il était en osmose avec la nature environnante. Mes premières journées furent paradisiaques. J’appréciais le calme, la discrétion, le côté sauvage de mon guide qui se faisait appeler Aquila.

Ce fut lors de l’un de nos bivouacs que je fus intriguée par son apparence. Le feu projetait son ombre sur la paroi rocheuse derrière lui mettant en valeur son profil étrange. Son nez courbe me faisait penser au visage d’un chef indien, il ne lui manquait que les plumes. Puis mon regard se posa sur ses mains. Je ne sais si c’était l’effet du soleil et du vent dans ces régions désertiques, mais ses grands doigts anguleux étaient comme couverts d’écailles. Il aimait fouiller le sol pour y trouver de petits animaux ou interpréter des traces ou la texture de la terre et au bout de quelques jours ses ongles étaient devenus longs et sales comme des griffes qui me faisaient penser à des pattes de dinosaure.

John parlait peu même s’il répondait toujours avec brièveté et précision à toutes mes questions sur notre environnement : les plantes cactées, les roches et surtout les petits animaux des déserts et des canyons. Là, son regard s’illuminait de mille paillettes. Un jour où nous nous étions arrêtés pour nous restaurer, il me fixa et dit :
― Vous mangez comme un mulot.
Je remarquais pour la première fois la férocité de son regard, ses arcades sourcilières saillantes et ses énormes yeux brun jaune qui me transperçaient. Je pensais qu’il voulait dire : « Vous mangez comme un moineau », parce que je ne mangeais pas beaucoup mais je me sentis soudain menacée, presque attaquée et je fis tout pour ressembler le moins possible à un mulot en mangeant.

Ce soir-là, nous fûmes contraints de nous arrêter dans un endroit plus exigu que d’habitude, en haut d’une falaise. Il dit :
― Voilà, c’est notre aire, enfin, notre nid pour la nuit. Pour les réjections, il faudra aller un peu plus loin, derrière ce rocher. Sur ce, il se racla fortement la gorge et se détourna. Le mot « réjection » me semblait étrange mais je crus comprendre ce qu’il voulait dire. Une fois nos tentes installées, il s’isola très vite. Je le distinguais au loin, perché sur le rebord de la falaise. Son cou était d’une mobilité extrême et lui permettait de balayer du regard toute l’étendue du paysage. Des rapaces utilisaient les courants d’air chaud pour planer et voltiger. Il resta des heures fasciné par ce spectacle.

Quand il revint vers moi à la tombée de la nuit, il me dit :
― Pourquoi êtes-vous venue ici ?
― Besoin de vivre une belle aventure, lui répondis-je.
Il saisit le bol de soupe que je lui tendais. Ses doigts ressemblaient de plus en plus à des serres. Il tenait son bol de telle façon que personne n’aurait pu le lui arracher des mains.
Son regard perçant me figea à nouveau :
― Besoin de prendre l’air, de prendre votre envol, de déployer vos ailes, de donner de l’envergure à votre vie, n’est-ce pas ? poursuivit-il comme s’il s’appropriait mes paroles en les interprétant.
Troublée, j’acquiesçai :
― Oui, c’est cela. C’est complètement cela.
― Avez-vous déjà eu l’envie de vous jeter dans le vide, poursuivit-il ?
Je pensais : Allons bon ! Voilà qu’il joue au psy maintenant. Et s’il avait des pulsions suicidaires ? Ce qui expliquerait ses longues pauses sur les rochers escarpés.
Je m’empressais de répondre :
― Oh, non ! Moi, j’aime la terre ferme. J’aime prendre un peu de hauteur comme ici mais sans décoller.
― De la hauteur, décoller, reprit-il, rêveur, inquiétant, les yeux perdus dans le ciel qui s’assombrissait.

Je regagnais ma tente, peu rassurée ce soir-là. Je trouvais mon compagnon de route de plus en plus étrange et solitaire.
Il doit avoir du sang indien, pensai-je, d’où son physique, son caractère taciturne, son lien si profond avec la nature.
Pendant la nuit, je sentis une présence autour de la tente. Je poussai le nez dehors, ne vis rien mais sentis un grand souffle passer au- dessus de ma tête comme de l’air déplacé par une grande aile. J’allais vite me réfugier dans les plumes plus rassurantes de mon duvet.

Dès le lever du jour, j’inspectai à nouveau les abords de la tente. Un feu avait été allumé pour le petit-déjeuner. Je reconnaissais à peine mon guide qui me tournait le dos. Il était enrobé dans une étrange couverture que je ne connaissais pas. C’était comme un vieux patchwork dans les tons gris brun dont les pièces en forme de losanges se superposaient. C’était comme une vieille pelisse ou pelage... Non, un plumage ! Cette couverture me faisait penser à un plumage ! Je rassemblais mes affaires quand j’entendis :
Got to go now !*
C’était John, mais sa voix était proche d’un coassement. Encore plus nettement quand il reprit avec la même intonation :
Got to go now !
Il était vraiment mal luné ce matin. Dans ma tête, je comptais les jours qu’il me restait à vivre avec ce drôle d’animal quand une vive douleur me lacéra les épaules. C’était comme si l’on m’enfonçait dix poignards à la fois dans le haut du dos. Non ! Pas des poignards, pas des couteaux, des serres ! Aquila m’enfonçait ses serres dans le dos. Après la souffrance, ce fut le vertige qui me fit graduellement perdre connaissance. Tandis que j’étais suspendue au-dessus du canyon, je sentais mon corps tourner, virevolter jusqu’à ce qu’il frôle un éperon rocheux sur lequel je pus distinguer l’immense ombre des ailes avant de m’évanouir.

J’eus une longue et douloureuse convalescence à l’hôpital de Monterey. Des rangers m’avaient récupérée sur un rocher avec de multiples fractures. On ne retrouva plus aucune trace de John Dumbear. Je suis la seule à savoir qu’Aquila est parti rejoindre ses compagnons les aigles au-dessus des canyons de l’Ouest sauvage.

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* Faut qu’on y aille maintenant !

PRIX

Image de Été 2018
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Image de Potter
Potter · il y a
Très belle oeuvre !!!!! mes voix !!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Loodmer · il y a
Je vote un peu tard, mais à l'époque je faisait grève.
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Francine Lambert · il y a
Une métamorphose étonnante ! On sent monter la tension et les détails sur le physique de l'homme sont particulièrement y contribuent largement, bravo Pénélope et à bientôt !
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Benjamin Sibille · il y a
Une belle histoire de transformation qui ajoute le dépaysement au fantastique
Si votre amour du voyage imaginaire vous pousse vers d autres cultures https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Daniel Nallade · il y a
Une belle imagination!
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Zouzou · il y a
...le paroxysme de l'homme qui veut voler +5
si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique '( entre autres )

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T. Siram · il y a
Fascinant !
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Sylvianni · il y a
Un homme oiseau comme guide...un peu inquiétant en effet, j'ai bien aimé votre histoire, mes votes
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SakimaRomane · il y a
Très original. Bravo :)
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Surprenant bien présenté, j'ai aimé, je vote, voir mon site, merci
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