Après sa mastectomie : la vie

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J’ai publié un recueil de poèmes et un livre d’enseignement du Français. Je me remets joyeusement à écrire car j’ai moins de cours depuis le confinement de 2020. J’aime enseigner et  [+]

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Ça y est, me voilà mère comme maman, de cette petite qui tête mon sein. Mon amour et moi n’avions jamais souhaité procréer. Il avait dit : « Si nous voulons un jour aimer un enfant, adoptons-en un. » Il m’avait expliqué que tout petit il s’était intéressé au sort des orphelins, après avoir vu une série télévisée sur Joséphine Baker et ses enfants adoptifs. Bien que ce fut la première fois que nous évoquions ce sujet, je n’étais pas surprise de découvrir encore un point commun avec Louis. Moi aussi, j’avais rêvé d’être riche et d’adopter des enfants en mal de parents. Mais, je voulais garder mon indépendance de femme de carrière et confier mes petits à mon personnel de maison imaginaire selon le besoin ; l’essentiel étant qu’ils soient aimés et choyés. Après tout, Joséphine avait mené sa vie de vedette et même d’espionne pendant la deuxième guerre mondiale ; moi je devais être directrice d’école et écrivaine.

Puis, loin de ces rêves d’enfance, loin de notre premier baiser ; alors que la vie nous gâtait plus que nous l’avions espéré, le drame s’est installé avec le diagnostic de Louis d’un cancer du sein. Il n’y a qu’un très faible pourcentage d’hommes atteints par ce cancer et, aussi, mon amour. Avec ses trente-deux ans en pleine santé, il n’avait guère vu le médecin jusqu’au jour de la première douleur. Il avait anormalement maigri et n’avait pas d’appétit. Il était l’homme de ma vie, il ne pouvait pas mourir, pas si jeune.

Ma mère avait perdu sa sœur et une grand-tante de ce même cancer. Quand je lui ai appris la nouvelle, elle s’est effondrée, elle ne sut que dire, elle avait l’air hors de souffle comme étouffée par le chagrin. Puis, elle me serra dans ses bras, toujours muette, et j’éclatai en sanglots.

Louis ne voulait pas informer nos parents, ils étaient tous trop mélodramatiques selon lui. Il adorait ses parents, je crois plutôt qu’il voulait leur épargner du souci. Maman ne lui dit donc rien, c’était notre petite boite noire avec son méchant secret.

Soudain, pour la première fois de ma vie, je voulais un enfant. Cette idée s’était ancrée dans mon esprit le jour d’après la mastectomie de Louis, dans sa chambre d’hôpital. Son oncologue était venu lui parler des suites de l’opération. Dr Beauvieu avait expliqué en détail la situation des métastases dans plusieurs organes de mon Louis. Alors qu’il vivait la belle vie que nous partagions dans le bonheur, le mal vivait en lui et s’était généralisé. Le docteur voulait « bombarder » les cellules cancéreuses avait-il dit, en utilisant un traitement de choc de chimiothérapie et de radiations. Le cancer peut évoluer très vite chez les jeunes gens et d’ores et déjà il avait pris beaucoup de terrain. Il dit : « Nous n’avons rien à perdre, il faut tout essayer, même à ce stade. » « Même à ce stade », ces quatre mots me hantaient.

J’appelai maman pour me changer les idées, je ne lui dirais rien sur ce que nous venions d’apprendre. Mais c’est elle qui reprit le sujet en m’annonçant qu’elle avait pris rendez-vous pour se faire enlever les seins. Elle tentait l’humour en disant : « Si Angélina Jolie l’a fait, pourquoi pas moi ? Je serai toujours jolie ! » Quelle décision ! Je la comprenais, elle avait accepté le premier cancer du sein, celui de sa grand-tante ; puis, plus difficilement, celui de sa sœur. Maintenant, elle était encore jeune à cinquante-quatre ans et elle ne voulait pas jouer à la roulette russe, comme elle disait.

Mon père, lui, avait plus peur de voir ma mère disparaitre que de ne plus voir sa douce poitrine. Aussi, lui dit-il, d’un ton amoureux : « Coupe tout ce que tu veux si c’est pour être ma femme le plus longtemps possible ; tu as tant de beauté en toi et quand je te regarde. Tes jolis petits seins ne disparaitront pas de ma mémoire. » Quels amoureux ces deux-là ! Ça me faisait toujours du bien de les voir et, en même temps, ça me donnait envie de pleurer en pensant à ce qui accablait Louis.

Comme prévu, l’abandon de ma pilule de contraception, permit au spermatozoïde de Louis de s’unir à mon ovule. J’avais pris ma décision au début du traitement de Louis qui perdait alors l’appétit, mais pas pour tout. Nous faisions l’amour avec encore plus d’amour et souvent des larmes voulaient trahir ma peur, que j’essuyais discrètement en fourrant mon visage dans son cou où, là, je me sentais rassurée. Je crois que nos ébats l’aidaient à sublimer la réalité de cette nouvelle vie que nous vivions à présent.

Je me rendis à la clinique où ma mère venait d’être admise, le soir avant son opération et la trouvai avec mon père. Ils m’accueillirent avec joie. Maman avait le moral, elle ne semblait pas avoir peur. J’admirais ma mère qui avait devancé l’attaquant avec cette mastectomie. Papa et moi allons la garder en bonne santé. Merci maman. Avant de partir, je lui laissai une carte de bon rétablissement dans laquelle je lui avais glissé ce poème, que j’intitulai « Tout va bien » :

On arrive comme ça
On arrive perdue
On arrive choquée
Et l’on s’entend
L’on entend ce cri
Venant de notre bouche

Plaquée contre elle
Son odeur me rassure
Ça sent bon
C’est pour moi
Je suce et suce et re-suce
Tout va bien
C’est bon, c’est doux,
C’est chaud






Le sommeil me prend
Ma joue contre elle
Ma joue contre le sein
Ce sein pour moi,
Je m’endors, repue
De ma première têtée.

Ta fille

- Comment va ta mère ? Me demanda Louis.
- Très bien, elle sera de retour chez elle après-demain matin. Elle a la forme et elle est bien accompagnée ! Papa dit que plus plate, elle redeviendra la jeune fille qu’il avait rencontrée il y a quarante ans et qui lui avait donné le coup de foudre.
- Moi aussi on m’a enlevé un sein, mais je ne ressemblerai jamais à une jeune fille !
- Tant mieux. Dis-je en lui déposant une bise sur le front. J’ai quelque chose à te dire mon chéri et c’est un peu bizarre, mais chouette.
- Vas-y.
- Je suis enceinte... depuis deux mois.
- Magnifique mon amour ! Et des larmes lui vinrent aux yeux.

Nous nous embrassâmes comme si ce fut la première fois. Puis, nous ouvrimes une bouteille de Champagne. Le téléphone sonna :

- Allô.
- Ma chérie, je n’ai pas pu attendre. Dès que ton père est parti, j’ai ouvert l’enveloppe et trouvé ton poème. Il m’a beaucoup touché, c’est le plus beau poème de ma vie. Merci ma fille. Je le laisse sur mon cœur et je vais m’endormir.
- J’espère que tu vas bien dormir. Appelle-moi quand tu seras réveillée de l’anesthésie. Je penserai bien à toi demain matin. Bisou.
- Bisou ma chérie.

Louis avait l’air de plus en plus ému de l’annonce qu’il allait être papa. Nous ne sortions plus au restaurant depuis la chimiothérapie de crainte qu’il ne soit pris de nausée hors de chez nous. Mais, je décidai de téléphoner à son restaurant marocain préféré pour commander un couscous royal à emporter ! « Nous allons fêter notre premier bébé ! » dit-il en me serrant contre lui, sur le canapé. Je ne pus m’empêcher de penser que ce serait peut-être aussi le dernier bébé. Mais, je n’avais toujours pas plus envie de procréer qu’avant et un seul petit allait me suffire, me suffire à continuer de vivre avec une partie de mon Louis s’il devait partir dans le néant. Une partie de mon Louis auquel je donnerai le sein.
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