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Il suffisait à Angélique de porter une jolie robe cintrée et de se farder légèrement. Elle traversait ensuite le salon pour se positionner devant la fenêtre. Elle faisait alors mine de regarder les petits jouer à la balle. Angélique savait que certains hommes la regardaient et imaginaient ce à quoi elle devait ressembler nue. Cela l’amusait beaucoup, même si elle avait trop de morale pour se laisser coucher n’importe où. Pourtant, ces dernières semaines, cela n’était plus aussi drôle. Elle avait pris un an de plus : dix-sept ans. Et cela impliquait qu’elle allait devoir se mettre sérieusement à penser au mariage et à la procréation. De plus, elle avait vu le beau jeune homme, celui sur lequel elle fantasmait parfois, se marier avec une de ses cousines. D’ailleurs, il était dehors à jouer avec les enfants. Juste sous ses yeux.
— Angélique, est-ce que je peux vous ennuyer quelques instants ?
— Oui.
— Je voudrais vous présenter mon fils. Il a votre âge à quelques années près et vient d’acquérir une belle maison dans le centre.
— Avec plaisir.
Angélique n’était pas à proprement parler une beauté. Elle avait juste des atouts féminins bien proportionnés : un sourire espiègle et rouge avec de belles dents blanches alignées, une poitrine généreuse mais pas trop, une taille fine, des hanches bien dessinées, un postérieur un peu rebondi et le pied petit. Elle savait marcher sur de jolis talons et adorait se pencher en avant lorsqu’elle saluait ces messieurs. Elle avait une grâce et une distance qui plaisaient beaucoup.
— Enchantée, dit-elle au fils Gresson.
— Tout le plaisir est pour moi.
Angélique se laissa conter la vie du jeune homme pendant plus de trente minutes puis se fit excuser. Elle alla boire un verre d’eau à la cuisine et jeta encore un regard vers l’extérieur. Il était toujours là. Il était riche (en tout cas son père était en affaire avec le roi) et il avait un sourire ravageur. Angélique se disait parfois qu’il aurait suffi que tous deux se rencontrent une fois pour que ce soit d’elle dont il tombe amoureux. Pourtant, elle savait que tous les mariages étaient arrangés et donc qu’il n’avait pas dû choisir sa cousine comme épouse. Il jeta un regard vers la fenêtre et l’aperçut. Elle lui fit un petit signe de la main auquel il répondit avec hésitation. Son père avait beau être riche et côtoyer les hautes autorités françaises, c’était un étranger. Angélique s’imaginait sûrement, bêtement, qu’il l’emmènerait dans son pays, loin du gris-gris français. Toutes les jeunes filles imaginaient une vie d’aventures avec lui alors qu’il allait rester coincé ici avec une femme qu’il connaissait à peine et un emploi pour son père.
Angélique revint dans le salon et sourit au fils Gresson.
— Il est mignon mon fils hein ? lui chuchota le père en enfouissant presque sa bouche dans le cou d’Angélique.
— Très, oui.
— Je sais que les jeunes filles comme vous se fichent de la beauté et de tous ces attraits de mode. Mais je suis assez fier de ce qu’il est devenu. Et ce n’était pas gagné avec moi, n’est-ce pas ?
— Voyons, que dites-vous ?
— Ah Angélique, vous êtes la perle rare dont il a besoin.
— J’en serais honorée.
Que dire ? Il fallait bien qu’elle se trouve un mari et au moins avec le pater familias Gresson, elle aurait un certain poids.
Le mariage fut célébré. Angélique eut le sourire qu’il fallait et que l’on attendait d’elle. Puis, elle s’installa dans la belle maison du fils Gresson.

Les années s’écoulèrent ainsi entre devoirs féminins et éducation des enfants. Elle n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer le mari de sa cousine, celui-là même qui lui avait fait frôler le sentiment amoureux, celui dont parlaient les troubadours. Elle l’apercevait de temps en temps aux repas de famille mais de très loin.
Ce ne fut qu’au décès de sa tante, la mère de sa cousine, qu’Angélique eut le plaisir de voir cet homme de plus près. Il venait de passer la matinée avec son épouse auprès du corps de sa belle-mère. Il avait besoin de prendre l’air. Lorsqu’il sortit au jardin, il tomba nez à nez avec Angélique. Elle le salua, du même petit geste qu’elle avait eu des années plus tôt d’une fenêtre.
— Je me souviens de vous, dit-il.
Il avait un fort accent et une voix très sombre. Elle avait toujours imaginé qu’il était doux et cultivé voire même distingué.
— Moi aussi, dit-elle.
— Je suis fatigué de veiller les morts. Pas vous ?
— C’est notre façon de leur rendre hommage. Ce n’est pas une contrainte pour moi.
— J’admire votre dévotion.
Puis il s’éloigna vers le fond du jardin et Angélique entra dans la maison. Elle avait imaginé tant de choses toutes ces années. Finalement, il n’était pas mieux que son propre mari ; tout au plus un peu mieux bâti et au visage plus harmonieux. Le soir même, tous deux eurent encore l’occasion de bavarder. Après le souper, ils se croisèrent dans ce même jardin. Il lui raconta sa vie en Orient. Tout ce qui lui manquait de son pays et de ses coutumes ; des gens qu’il avait connus toute sa vie et quitté du jour au lendemain. De la femme qu’il avait laissée derrière lui parce que son père avait eu d’autres projets pour lui. Angélique en eut le cœur serré pour lui.
Elle, elle n’avait jamais connu l’amour alors elle ne savait pas trop ce qu’elle avait perdu. Sa curiosité avait enfin été rassasiée concernant cet étranger alors elle prit congé.
Le lendemain matin, au moment de repartir chez elle, elle eut un geste de coquetterie qu’elle n’avait pas eu depuis des années. Elle serra plus fort son corset pour affiner sa taille et laissa bouffante ses dentelles sur sa poitrine. L’effet fut presque le même que celui de sa jeunesse. Les hommes ne la quittèrent pas des yeux et se remirent à nouveau à l’imaginer nue. Elle en fut ravie.

PRIX

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Felix CULPA · il y a
Un magnifique récit qui nous plonge dans un autre temps, celui où l'on courtisait, où l'on appréciait. Un langage choisi qui stimule l'esprit. J'aime beaucoup votre personnage, très imagé. Je vous invite à découvrir mon univers :
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Lélie de Lancey · il y a
Une belle histoire de femme. J'ai aimé la fluidité de votre écriture. Merci pour cet agréable lecture !
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AB · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire
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Samia.mbodong · il y a
Belle histoire sur la femme
Bravo et merci
Samia

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AB · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Samia.mbodong · il y a
Si vous avez le temps je vous invite à visiter ma page et à donner votre avis
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Benjamin Sibille · il y a
Une évocation assez extraordinaire, qui sans se fixer a un thème ou une époque, fait passer tout naturellement son recit. Votre personnage est tres reussie et touche a l intemporel
Si vous voulez vous pencher sur un récit au cadre plus arrêté https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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AB · il y a
Merci beaucoup
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Marie Hélène Peneau · il y a
Presque un conte, en somme ! Toutes mes voix
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AB · il y a
En effet. Merci pour votre commentaire et vos votes
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Nadine Gazonneau · il y a
Très réussi et fort bien écrit. +5. Je vous invite à découvrir "En route exilés" en finale du prix tanka.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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AB · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Dolotarasse · il y a
Fini le fantasme et Angélique est de retour. Agréable à lire.
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AB · il y a
Merci
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Diamantina Richard · il y a
Finalement elle se contente de son bonheur simple cette charmante Angélique, elle a compris qu'on peut rêver, avoir envie d'être séduisante, sans pour autant oublier la réalité de la vie. Un très bon moment de lecture
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AB · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire.
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Maïra Richards · il y a
Mes votes pour cette charmante histoire... Bonne chance pour la suite...
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AB · il y a
Merci
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