Anatomie d'un Mythe

il y a
5 min
62
lectures
10
Qualifié

"J'écris là avec l'ordinateur parce que mon crayon ne marche jamais..." Forest  [+]

Image de 1ère édition
Image de Très très court
Ah ! Le départ pour Servoz, à lui seul c'est un mythe. Le lever avant l'aurore pour s’entasser à 4 gamins à l’arrière de la Ford. Avant de partir on a passé l'aspirateur dans l'habitacle, mis de l’air dans les pneus, lustré le tableau de bord et mit un peu de parfum à base de sapin, pschittt...pschitt... stop deux coups ça suffit !
Alors pour la route, il y a la variante Jura et la variante Suisse.
Je ne vais pas vous faire tout un chapelet sur la saucisse de Morteau qui nous a régalé du côté de Poligny juste après les vignes d'Arbois à moins que ce soit à Morez, le pays des lunettes ou à Champagnole, là où on a dormi au bord de la route avec Voinvoin et que ça sentait bon l'herbe fraîchement coupée le matin quand on s'est réveillé et qu'il n'y a plus que moi qui m'en rappelle vu qu'il est mort.
Oui, d’accord, mais par la Suisse, je me dis, tu as La Gruyère et son café avec son cuveau de crème en chocolat. Incontournable. Puis le canton de Fribourg avec ses fermes immenses au milieu de prairies aussi nettes que des terrains de golf. Après tu descends fort sur Vevey et Montreux. Alors là p'tit gars ça commence à jeter. Là t'en prends plein les yeux tellement c'est beau même que t'es sur une autoroute. En Suisse, c'est là qu'ils sont costauds, même ce qui est moche ailleurs, chez eux c'est beau. Leurs usines posées en plein champ près des cerisiers tout rouges, tu te battrais pour aller y bosser, puis t'as toujours un train électrique qui passe à côté rouge et jaune, des fois tout neuf, tout bleu et silencieux maintenant, de plus en plus, et çà ça veut dire que même en Suisse y a du temps qui passe aussi de plus en plus vite que je me dis le nez appuyé contre la vitre froide de la voiture en soufflant dessus pour faire comme un David Hamilton.

La plaine de Martigny et son microclimat, ses abricotiers, la fondation Gianadda et ses expos de grands peintres mais qu'on n'a jamais pris le temps de s'arrêter. Il faisait doux comme un mois de mai et dire qu'on était en février cette année-là, tu te souviens Pierre, on s'est arrêté prendre un café pour pouvoir passer entre les gros murs de neige qu'ils y avaient là-haut, dans le col de la Forclll (ceux qui disent Forclaz ici ça commence à être que des « Monchus » et ils sont cons il paraît). Faut pas rigoler avec le col de la Forclll parce que ça grimpe bien dans les vignes aussi...en vélo ça doit être vraiment dur comme le Tour de France.

Dans la descente les Suisses ont construit Trient de toutes pièces exprès pour les cartes de voeux. Ils veulent que les « Monchus », (comme je vous l’ai déjà dit depuis Martigny c’est comme ça que les touristes ils se font traiter) gardent bien l’image du village suisse avec son église qui sonne ses cloches, au milieu d’un champ de neige en hiver, avec les chalets autour, comme si, tous les jours, c’était la messe de minuit.
Il faut aussi dire une chose étrange qui peut turlupiner les esprits, on s’en est rendu compte beaucoup plus tard mes frères et moi qu’on y connaissait rien dans la haute montagne : au début de la descente du col exactement après le premier virage à droite qui suit le franchissement du sommet tu vois une montagne en face à peu près à 3000m d’altitude, eh bien c’est blanc dessus mais c’est pas de la neige...non Monsieur, c’est pas de la neige : c’est du plâtre !.... y a pas neigé cette après-midi mais « ça a plâtré tantôt dis donc ! ». Ceux de là-bas ils commencent à le dire en chantant. Ca fait drôle quand t’entends ça pour la première fois, mais après t’as compris qu’ils parlent comme s’ils étaient tous étrangers à nous et surtout pas qu’on les prenne pour des « Monchus ».

Une fois passé Trient tu peux tenter le diable car la route devient plus droite et plus large. Tu mets le gros braquet si t'es en vélo mais nous on n'est pas en vélo parce qu'en général y a notre père avec nous et on ne fait pas de vélo avec lui. C'est lui qui conduit la Taunus, même que Gise (c’est ma mère, Marie Gisèle elle s’appelle) a peur dans les virages parce qu'il se gratte, qu’il laisse tomber sa cigarette ou qu'il nous tape alors la voiture elle se déporte à gauche, ma mère crie et la voiture revient à droite. Après mon père ne fume plus mais nous on n’a plus le droit d’ouvrir les vitres et passer la tête dehors pour respirer l’air frais.

Dans la vallée c’est noir quand il pleut, t'as aussi la digue d'Emosson blanche au milieu de la paroi noire alors tu la vois bien suspendue juste au-dessus. Déjà quand tu sais nager ça fout les chocottes, alors quand tu ne sais pas trop bien il faut juste reprendre le dessus de tes émotions, tu passes la frontière au Chatelard. Le douanier suisse qui est là, dans son habit vert comme l’écorce d’un hetre, n’est pas tout à fait le même qu’à Bâle. A Bâle il faisait plus sérieux parce qu’il doit contrôler beaucoup de gens qui travaillent dans les usines qui parlent allemand, chimiques et tout ça là où c’est gris assez foncé et puis qui vont trop vite alors il n’ont rien à déclarer.Tandis que celui d’ici, au Chatelard, déjà il a des cheveux longs alors ça fait drôle vu qu’ils débordent de la casquette on dirait un faux qui s’est déguisé, en plus il voit passer que des gens qui travaillent jamais aujourd’hui, qui font du ski ou qui vont marcher mais qui ne sont pas obligés et qui ont juste acheté un petit peu de chocolat au lait ou un bâton de marche avec un edelweiss gravé au fer rouge. Alors si c’est comme ça il est plus décontracté et il fait signe de passer de la main sans sortir de sa cabane quand il pleut parce qu’il ne veut pas ressembler à un hêtre pleureur, vu qu’il est gai. De toute façon on n’a rien de plus à déclarer que tout à l’heure ; on l’aime bien c’est tout et je crois qu’il a compris parce qu’il a fait signe de la main sans nous regarder comme quelqu’un qui a vraiment confiance.
Vallorcine. Entre deux mélèzes si tu connais tu vois le Mont Blanc mais très vite, si vite que tu crois que t’as vu un mirage blanc. La Verte, les Drus, le col des Montets, les rhododendrons, le joli glacier du Tour qu'est tellement bleu turquoise comme un lagon de mois d’août du calendrier des postes, que c'est impossible. Le lagon il vient régulièrement se reposer sur le sable mais le glacier, lui, on voit bien qu’il en bave plus ; il se retient de chaque côté de la moraine pour pas tomber alors il ouvre ses crevasses bien bleues mais il est bien jaune quand même son sourire.


Juste avant d’arriver au rocher d’escalade de Servoz, où il y a toujours au moins une corde rouge qui pend et qui bouge, avec un grimpeur au bout qu’on ne voit pas à cause du toit de la voiture qui gêne, il y a l’Arve.
Il fait vraiment peur à cause du tumulte. Avec sa couleur on dirait qu’il embarque tout le massif avec lui ; il a gardé la teinte lait sale de la glace qui frotte sur la moraine en ardoise qui le nourrit comme la crevette le flamant rose... entre nous il charrie un peu... à mon avis il rêve de la Durance et il croit se jeter plus loin dans ses bras et c’est pour ça qu’il va vite et ferait pas attention à nous si on viendrait à tomber dedans. Le pauvre, s’il savait qu’il allait se jeter plus loin dans le gros Rhône qui charrie encore bien plus que lui !

La petite route qui monte chez ma tante, qui tourne devant chez Jean Doche, c'est les Champs Elysées avec une balançoire au bout.

Sous l’arc de triomphe que forme l’entrée du chalet je gonfle ma poitrine au maximum pour remplir mes jeunes poumons de cet air nouveau et j’entre dare-dare en agitant la clarine suspendue.

Aujourd’hui quatre décennies après, le glacier du Tour s’est en partie effondré et là où s’agrippaient ses séracs bleus, une grande dalle grise nous tire désormais la langue. La balançoire de ma tante est décrochée depuis longtemps et la clarine fêlée orne sans doute à présent un intérieur cossu et branché à Megève ou ailleurs. L’air de la vallée de l’Arve ne comble plus nos poumons mais y dépose ses acides. Où faudra-t-il monter demain pour respirer ?
10

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,