Amsterdam

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

J'aime me balader le long des canaux d'Amsterdam, surtout la nuit. C'est une sensation unique au monde. J'aime ce bruit, ces lumières, ces couleurs, ces odeurs.

Ces airs de fêtes, ces reflets dans le fleuve, ces belles petites maisons bien rangées, ces péniches qui montent et qui descendent. C'est la première fois que je vois autant de ponts dans une ville. C'est magnifique. Je comprends pourquoi on appelle Amsterdam «  la Venise du Nord ». Je ne connais pas cette ville mais j'en ai entendu beaucoup de bien. Ici je me sens bien, je me sens chez moi, je suis heureux de vivre. Il n'en a pas toujours été ainsi.

Dans mon pays d'origine, le Botswana, je n'ai aucun droit. Je suis persécuté et chassé par des hommes sans foi ni loi. Tout le monde est corrompu du plus haut sommet de l'État, jusqu'à la plus petite et insignifiante institution. Les miens se font massacrer sans que personne ne lève le petit doigt. Nous sommes des pestiférés, nous n'avons nulle part où aller, aucun endroit pour habiter, et nous ne devons notre maigre pitance qu'au prix de luttes acharnées.

Amsterdam c'est une quiétude, une douceur de vivre, une terre d'accueil et d'amour. Ici, moi l'étranger, j'y ai été bien accueilli. J'ai rencontré d'autres étrangers qui partageaient le même sentiment que moi, mais aucun n'était originaire du Botswana.

Je suis entré aux Pays-Bas clandestinement. J'étais tout petit lorsque des hommes m'ont emmené ici pour me revendre à d'autres, plus riches. Je ne regrette rien. J'ai troqué, malgré moi, ma liberté et ma pauvreté, contre une autre liberté, beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et l'opulence
offerte par les habitants de ce pays. Ici, tout le monde est cool et décontracté, personne n'est l'ennemi de quelqu'un.

Pourtant, je dois continuer à vivre caché. Je sais que malgré sa grande tolérance, je n'appartiendrai jamais, à ce pays. Je ne suis pas comme eux. Je n'ai pas les mêmes valeurs, le même mode de vie. Je ne mange pas la même chose, je ne comprends pas leurs us et coutumes, il y a trop de différences. La différence entre un monde sauvage et civilisé, je la ressens à présent. La différence, je la porte en moi, la différence, c'est moi.

Mais cela n'entrave en rien mon bonheur et ma joie de vivre, et je continue toujours à arpenter les canaux, et à regarder vivre ce peuple étrange. Il y a ces femmes, à moitié dévêtues, derrières des vitrines illuminées de rouges. Elles sont si belles, si désirables. Elles sont belles à croquer, mais je n'ai jamais osé aller à leur rencontre. Ce n'était pas l'envie qui me manquait, mais je ne savais pas comment m'y prendre.

Un jour, alors que je flânais le long de l'Amstel, l'une de ces jolies dames à enjamber un pont et s'est jetée dans le fleuve. Il faisait nuit noire, il pleuvait, personne ne l'a vue. Je n'ai écouté que mon courage et je me suis précipité sur elle. J'ai vu la panique dans ses yeux, la peur, le désespoir.

Elle s'est agrippée à mon dos de toutes ses forces, tandis que ces jambes continuaient de battre dans l'eau glaciale, puis ont cessé tout mouvement. Je l'ai quand même ramené jusqu'à la berge et je me suis largement payé, je n'ai pas pu résister. On était seuls, elle était vulnérable, et pour la première fois j'ai goûté au plaisir charnel avec une femme blanche. Pour ne laisser aucune trace de mon forfait j'ai fait disparaître son corps. Ça n'a pas été très difficile.

Les jours, les semaines et les mois qui ont suivi, je ne pensais plus qu'à ça. J'avais envie d'une autre de ces belles, d'une autre femme à la peau blanche. Alors, je continuais à longer le fleuve jusqu'à ce que l'un d'entre elles ne se retrouve seule, dans la pénombre d'une ruelle sordide. Je m'élançais alors sur le pavé glissant et me jetais sur elle de toutes mes forces. J'ai recommencé deux fois, trois fois, six fois, mais un jour... j'ai été heurté par une péniche. C'en a été fini de moi. J'ai été aveuglé par des projecteurs et capturé par un filet. Je me suis retrouvé hors d'état de nuire.

Depuis ce jour, je coule des jours paisibles au zoo Artis. Dans mon pays, on m'aurait exécuté pour moins que ça, mais ici, au zoo, je suis une véritable star. Des enfants et des adultes me prennent en photo, je mange du poulet tous les jours, ça me change du hareng et des dames, et c'est plus facile à digérer. Je suis devenu plus célèbre que le grand requin blanc mangeur d'hommes, moi, Archibald, le crocodile Botswanais mangeur de femmes, le crocodile d'Amsterdam.
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