Amour déçu

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La conjuration des imbéciles, Outre monde, la jungle, l'idiot, l'archipel du goulag, des fleurs pour Algerson, le roi des aulnes, les bienveillantes, 1984, les montagnes hallucinées, le meilleur des  [+]

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L'homme s'éloigna fâché en ponctuant sa prise d'appel d'un « Surtout pas ! »
Quitterie rangea son billet de vingt euros dans la poche arrière de son jean. Elle s'en voulut d'avoir vexé cet homme qui avait eu la gentillesse de l'aider à pousser sa voiture. Au fond, peut-être n'était-elle qu'une connasse superficielle?
Depuis son plus jeune âge, elle peinait à bien positionner le curseur de l'empathie sur l'échelle de valeur des relations humaines.
Attention aux mots que tu emploies ! A ta façon de les ordonner ! Est-ce le moment idéal pour les faire raisonner? Surtout, n'oublie pas de les emballer dans du coton hydrophile pour ne blesser personne. Et tant pis si au bout du compte, c'est toi qui souffres le plus.

Le dîner avec Jérôme s'était mal passé. Les deux avaient grandi ensemble. Lui, connaissait tout de sa vie. Elle, si peu de la sienne. Il savait pour les relations tendues avec sa mère, pour son travail si éloigné de ses aspirations profondes et pour les psychodrames émaillant ses relations avec les hommes. Quitterie nourrissait pour Jérôme une affection réelle mais pas davantage. Elle aimait sa disponibilité sans failles mais pas assez pour envisager l'amour. Elle appréciait que jamais il ne la juge ni ne rechigne à écouter ses confidences, mais pas assez pour accepter de mélanger ses fluides corporelles avec lui. Ce soir, Jérôme s'était lancé. Il l'aimait. Elle non. Pourquoi? Elle en aimait d'autres, bon sang! Beaucoup d'autres. A la chaîne même. Il ne supportait plus que dans leur relation, le soleil se lève sur les autres et que lui demeure dans l'ombre. Il employa le terme « hypnose » pour décrire son regard éternellement éloigné de lui. Les yeux baignés de larmes, Jérôme était parti, la laissant planter seule, avec son verre à la main. Cela paraissait incroyable mais l'idée qu'il fut amoureux d'elle ne l'effleura pas un instant. Sa conception du lien les unissant était plutôt comme celui entre un frère et une sœur, le premier prenant soin de la seconde avec une bienveillance patiente et infinie.

Elle s'adossa à sa voiture et alluma une cigarette. Le halo orangé des réverbères rendu épais, presque occultant par le grondement de la ville, générait une atmosphère apaisante. Elle avait besoin d'une pause avant d'appeler son assurance ? Peut-être qu'après tout, les « autres » feignaient de s'intéresser à elle. Derrière leurs masques attentifs, elle devinait qu'ils suintaient d'arrière-pensées graveleuses. S'était-elle montrée cruelle envers Jérôme ? Elle convenait qu'il s'agissait du seul être humain l'aimant suffisamment pour supporter ses récits d'une vertigineuse vacuité ? Mais est-ce que son adoration ancienne et illimitée à son égard lui octroyait un genre de priorité affective. Et Merde ! Elle ne tomberait pas amoureuse de lui par devoir, par éthique ou pire, par pitié ?

Son contrat ne disposait pas de l'option remorquage. Elle n'en fut pas agacée. Elle refusait de perdre une once d'énergie émotionnelle avec les tracas du quotidien. Le système capitaliste dans lequel elle vivait savait gérer ce genre de problèmes. Elle avait l'embarras du choix. SOS dépann' serait là d'ici une heure.

A peine, un quart-heure plus tard, elle fut surprise de voir s'arrêter une dépanneuse à son niveau.
Un homme très grand à la démarche éthérée en descendit. Son visage très pâle, aux traits aigus, arborait un bleu de barbe à la texture suave qui ne demandait qu'à être mordillée. Des yeux aux éclats de glace la toisèrent. Quitterie en fut toute émoustillée. Même sa tenue mal ajustée et bariolée ne parvenait à le rendre moins désirable. Ne perdant pas une miette de son dos musclé, de ses épaules larges et de ses fesses rebondies, elle l'observa avec gourmandise s'affairer autour de son véhicule malade. Elle fixa aussi ses mains -qu'elle devinait soignées sous les traces d'huile- manipulant avec expertises les sangles autour des roues. Sous l'effet de la concentration, un minuscule bout de langue entrait et sortait de sa bouche comme un animal aux aguets. Elle commençait à se sentir excitée. Au bout de cinq minutes, il l'invita à monter dans la cabine.

Quitterie aimait les hommes. Le jeu de la séduction, d'abord. Le regard qu'elle sentait sur ses atours et auquel elle choisissait de répondre selon son bon plaisir. La prise de contact, ensuite. Leurs voix, leurs manières, leurs façons de se mouvoir. L'attraction physique naissante matérialisée par des papillons dans le ventre. Le passage à l'acte, enfin. Au lit, elle était un volcan qui déversait ses brulures avec munificence. Ne s'interdisant aucune pratique, elle aimait les prendre dans son giron, les caresser, les embrasser. Les sentir en elle. Les rejeter soudain. Les mordre, les griffer, les frapper. Ployer enfin, sous les coups d'une lutte âpre et brutale jusqu'au râle final.

Le marche pieds jusqu'à la cabine menait au septième ciel. L'homme lui plaisait. La beauté de Quitterie impliquait une fin heureuse. Comment l'accomplissement de ses plaisirs pouvait-il laisser des miettes au pauvre Jérôme ? Lui si effacé et raisonnable. Elle voulait voir ce qu'il y avait en dessous de ses vêtements. Voir se gonfler et se tendre ses muscles secs et saillants jusqu'à la déchirure. Elle n'usa point de circonlocutions. Qu'il trouve un coin tranquille pour faire l'amour. Une zone d'activités lugubre. Les phares en s'éteignant recouvrirent d'un voile obscur un grillage enfoncé envahit à ses pieds par des herbes folles. L'homme alluma la lumière du plafonnier. Deux visages spectraux se reflétèrent dans le pare-brise. Il l'embrassa. Sa salive noire et épaisse avait un goût amer. Du fond de la combinaison s'échappa une odeur aigre et forte. Des mains lourdes aux doigts crochus fouillèrent sous ses vêtements. Elle frissonna sous l'effet des lacérations. L'homme envahit son espace. Il se dressa face à elle, silhouette noire et massive sous une lumière affreuse. Son visage, émergeant des ténèbres n'était plus qu'un pochoir hideux aux orbites remplies de néant. Des canines scintillèrent dans les ténèbres. Ses mains redevenues normales firent glisser sa tenue jusqu'à la taille. Un tatouage représentant une forme humanoïde assise de profil apparût sur le torse musclé de l'homme. La représentation tenait un bouquet de fleurs dans la main gauche. Un visage vide la regardait. D'autres fleurs aux pétales larges et colorés figurant le déploiement des ailes d'un papillon s'échappaient d'un trou placé en bas de son dos. L 'homme caressa son tatouage. Les fleurs se fanèrent comme asphyxiées par les effluves viciées d'un nuage contaminé. Soudain, la face de l'humanoïde s'anima en un rictus mauvais. Des béances rougeoyantes se creusèrent et dégoulinèrent sur elle. Une brume nauséabonde inonda l'habitacle et se colla aux vitres. L'homme lui plaqua le visage sur la cavité obscure tout en écartant les cheveux qui cachaient son cou. Devant le spectacle terrifiant de l'enfer, Quitterie poussa un hurlement qui déchira la nuit.
L'homme remonta le zip de sa combinaison avec délectation. Une fleur majestueuse aux pétales rouges écarlates finissait de compléter son bouquet. Non loin de là, penché au-dessus d'un vide d'une quinzaine de mètres, Jérôme pleurait son désespoir. Le macadam, dur et froid comme son amour déçu, lui apparut libérateur. Paf ! Fit le crâne de Jérôme en s'éclatant comme une pastèque sur le sol. L'homme se passa une langue sanguinolente sur ses canines de plus en plus étincelantes.
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Les Histoires de RAC · il y a
Brrr, mais ça fiche la trouille un texte pareil ♫ Ça démarrait gentiment pourtant... Arrrgh ♪
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Virgo34 · il y a
Un récit qui nous tient en haleine jusqu'à la chute.
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Francis Treiber · il y a
Pas eu besoin d'un dépanneur pour faire avancer votre nouvelle. Super texte.
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Maicha Claire · il y a
L'amour à contre sens, ça fait mal! Très chouette écriture
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Gérard Jacquemin · il y a
Amour noir dans une cabine de dépanneuse, on en frissonne…
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Randolph B. · il y a
Un choix très fort, vous avez saisi le "thème" à pleines mains pour aller jusqu'au bout !
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Annabel Seynave- · il y a
Ça commence tout doucement comme des petites réflexions mélancolique sur l’amour et l’amitié… Et puis ça va crescendo jusqu’à la chute. Un texte terrible ! Je ne sais pas si j’adore ou si je déteste…Ce qui est probablement le meilleur gage de qualité pour un texte !
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Cristo R · il y a
Une histoire fantastique qui fait passer du ciel aux enfers . Mais aussi réaliste quand aux rapport humains homme- femme. Ce scénario poussé à l'extrême est plus fréquent que l'on ne le croit et illustre la difficulté d'aimer sans être aimé. Je plaide donc pour Jérôme qui sera passé à côté de l'amour alors qu'il y a tant d'autres femmes. Il y laissera sa vie volontairement . La jeune femme trop séductrice et trop pulsionnelle aurait du savoir que l'on ne badine pas avec l'amour même si elle préfère la badine des hommes dits virils plutôt que la douceur. Elle aura beaucoup à apprendre et surtout a porter le deuil de son ami. A force de jouer avec les coeurs on y perd son âme . Voilà c'est dit.

Ce n'est pas une leçon de morale ... et je mets le coeur de Jèrôme pour ce texte.

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Mome de Meuse · il y a
Le marchepied d'une dépanneuse pour monter au septième ciel, ou plutôt basculer dans les enfers, quelle idée originale !
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Ralph Nouger · il y a
Une sacrée chute ! Un récit qui frise le fantastique !