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Amitié en baskets

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Pivy

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Première partie

Ce matin j'ai enfilé mes baskets. J'ai jeté un dernier regard circulaire pour vérifier que je n'avais rien oublié. J'ai attrapé mon énorme sac de voyage qui m'a de nouveau fait penser qu'il serait temps d'investir dans une valise. Puis je suis partie sans me retourner - bon j'ai quand même fermé à clé.
Bus.
Gare.
Train.
Le paysage a commencé à défiler sous mes yeux.
“Mince, j'ai oublié mon sandwich, était la première chose à laquelle je pensais.
- Mais non il est dans ton sac, a répliqué la petite voix dans ma tête.”
Actuellement il me reste six heures de train. Je cherche quelque chose à faire pour cacher la petite pointe d'appréhension qui bat dans mon coeur.
Si mon cerveau était une salle, il y aurait sans aucun doute une grosse armoire remplie de tous mes souvenirs avec elle.
La première fois qu'on s'est vues, on devait avoir sept ou huit ans. Nos parents avaient eu la même merveilleuse idée de nous inscrire dans un club de foot. Dont on est vite parties d'ailleurs, puisque nos baskets nous servaient plus à marcher sur le banc qu'à jouer sur le terrain.
On ne s'est plus quittées depuis cette rencontre. En primaire on jouait à la marelle, au collège on s'asseyait des heures devant le bâtiment pour discuter. Chaque année, à la fin du dernier jour de cours, on achetait une glace près de la plage, puis on marchait dans l'eau, nos baskets aux pieds. Cette tradition avait commencé le dernier jour de sixième. On se sentait bien plus libres qu'en primaire mais nous étions encore des enfants. On se courait après sur la plage et dans un excès de joie je suis allée jusque dans la mer, mes chaussures aux pieds. On a tellement ris que c'est resté.
On était vraiment comme les deux doigts d'une main ne possédant que deux doigts.
Chaque belle histoire est censée comporter des rebondissements. Le nôtre est arrivé. Je devais déménager à la fin de notre année de première. La veille de mon déménagement, on a passé toute la journée ensemble. En traînant en ville on a toutes les deux flashé sur les mêmes baskets. Je les ai achetées en noir, elle en blanc. Puis on a échangé la chaussure droite. Certaines personnes ont le même tatouage, ou le même bijou comme les deux parties d'un coeur qui peuvent s'assembler. Pour nous c'était nos baskets bicolores d'amitié. Et on les a inaugurées en allant à la mer.


Deuxième partie

Ce matin j'ai enfilé mes baskets. Je lui ai promis de me lever tôt pour la soutenir moralement. Mon téléphone sonne alors que je commence le ménage.

Elle : Le train a démarré et je n'ai pas oublié mon sandwich.
Moi : Baskets aux pieds je suis déjà prête à partir.
Elle : Même en talons tu aurais le temps d'arriver, 20 minutes de retard pour le moment !
Moi : Tiens bon et je t'offre une glace quand tu arrives !

Je délaisse mon portable et attrape mon aspirateur. Hors de question qu'elle fasse une crise d'allergie pour nos retrouvailles. Elle en a eu une lors de notre premier appel vidéo après son déménagement, et c'est là que j'ai pu sentir la distance qui nous sépare. En deux ans il y a eu tellement d'appels que je ne pourrais les compter. On discutait, on s'aidait : je lui expliquais les maths et elle me racontait les cours d'histoire. Et on a surtout beaucoup ris. Une fois, tellement prise dans la leçon, elle faisait des grands gestes et elle est tombée de sa chaise. Je ne la voyais plus mais son rire remplissait ma chambre comme si elle y était. On a eu nos résultats du bac ensemble à travers nos ordinateurs.
Et si ce n'était pas par vidéo, c'était par messages. On a instauré le “un truc drôle par jour chacune” qu'on racontait à l'autre pour toujours garder le moral. Ça passait par la petite anecdote. “Mon chat a fait une roulade.” “J'ai jeté un oeuf par la fenêtre.” Ou par une blague plus ou moins bien. “C'est un papier qui entre dans l'eau et qui crie j'ai pas pieds j'ai pas pieds ! C'est une courgette qui court et qui se jette.” Et puis on se soutenait pendant les révisions et le bac, ensuite les concours ou partiels. J'ai pu comprendre sa joie quand elle m'a annoncé qu'il y aurait un bal dans son lycée. Puis sa désillusion (je pouvais aisément imaginer sa tête) quand elle m'a dit qu'il était écrit “barbecue” sur l'affiche. À noter qu'au final le bal-becue s'est très bien passé.

L'écho de tous ces souvenirs fait gagner l'excitation contre tous les autres sentiments dans mon coeur. Ma seule envie est de pouvoir la prendre dans mes bras.


Troisième partie

Une basket noire sur la marche. Une blanche sur le quai. Un gros sac de voyage qui la fait dangereusement pencher d'un côté. Et un regard qui en cherche un autre, si familier.

Une personne qui se hisse sur la pointe de ses baskets dépareillées pour tenter d'en apercevoir une autre.

Des années d'amitié. Deux années éloignées. Et tous ces souvenirs réunis dans deux sourires qui volent la vedette à l'éclatant soleil d'été.

PRIX

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Sylvie Franceus · il y a
Bravo ! J'ai l'impression d'être sur le quai près de vous !
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Zouzou · il y a
+5 pour cette histoire mignonne que j'ai vécu , mais pas en baskets ! je vous invite dans mon Taj Mahal et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et si vous voulez sourire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ete-au-bureau

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Laureline · il y a
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce joli récit si bien mené, Pivy ! Mes votes ! Une invitation à venir sourire avec ma merveilleuse et intrépide “Mémé à moto” qui continue à brûler le pavé. Merci d’avance !
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Abi Allano · il y a
Une très belle histoire. Mon sourire et mes voix!
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Trente Mai · il y a
Jolie allégorie du yin et du yang !
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