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Qualifié

Si vous êtes assez précautionneux, vous saurez doser l’élixir : la base d’alcool doit être franche, utiliser un alcool dur, le rhum par exemple ; trois mesures suffisent, ce n’est pas l’ivresse que vous recherchez ; modérez l’intensité par un jus de fruit, un pamplemousse pressé par exemple, deux mesures ; abandonnez-vous à la douceur : ajoutez une mesure de sirop de canne.
De la glace, bien sûr, une montagne de glace pilée et vous secouez.
Surtout ne buvez pas !
Vous avez composé un daïquiri, un breuvage de mondain, une boisson pour intellectuel de petit grade.
L’homme instruit sait : au fond de son placard à liqueur, il ira chercher la petite bouteille recouverte d’une grande étiquette blanche qui dépasse coté goulot. Dévissez le bouchon jaune et versez dans la préparation une giclée de cet élixir noir.
Aux bons amis, je livre mon secret : c’est de l’angostura bitter. Bitter cela veut dire amer !
Vous ne le trouverez pas facilement, il est fabriqué en grand secret en Trinidad, cette petite île perdue à l’embouchure de l’Orénoque qui l’enserre de ses eaux boueuses.
Laissez-lui le temps de diffuser ses tentacules noirs dans votre flacon. Maintenant, vous pouvez boire. À la vôtre !
À peine franchi le palais, un plaisir délicieux vous aura envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
Ne cherchez plus, la cause du plaisir est évidente : l’amertume !

L’amertume est un plaisir pervers ; elle emplit votre bouche, accapare la totalité des sensations ; peu à peu elle gagne vers la gorge, remonte vers les narines ; il faut savoir la contrôler avant qu’elle n’enflamme votre cerveau qui, impitoyable, organisera la défense ; s’il prend le dessus, vous allez recracher la substance, ou la vomir en un liquide glaireux, et il classera la sensation comme un éternel dégoût. Vous n’aurez plus jamais l’occasion de rétablir un juste équilibre de saveurs, passer une première impression pour apprécier une variation dans vos suavités. Vous restreindrez vos appétences aux fumets exotiques, aux succulences étrangères ; vous n’aurez plus l’extase de bouquets inconnus ou incongrus ; vous mépriserez vos prédilections pour l’étrange.
Croyez-moi, il faut cultiver son amertume !

Et pourtant… il l’avait largement abreuvée de leur liqueur préférée ;
Ah les longues soirées et nuits, enflammées par l’esprit versé du flacon !
Ce soir, elle lui avait signifié qu’elle le quittait, l’abandonnait,– pour de bon avait-elle dit. Avant de s’éloigner tout à fait, elle l’avait embrassé sur la bouche avec toute sa fougue ; sa salive avait un goût amer. 
Peu à peu, l’amertume gagna le cœur.
Il fallait l’organiser, cette amertume, lui éviter la dégradation en répugnance. Des années plus tard cette sapidité particulière inconsciemment recelée au fond de sa mémoire resurgirait, à quelle occasion, bien sûr, il ne pouvait savoir.
Elle l’emporterait à nouveau dans ce tourbillon amoureux de ce qu’il appellerait alors sa jeunesse ; il revivrait les plaisirs charnels et intenses ; il se remémorerait le contact de cette peau au duvet si velouté, l’emportement du désir lorsqu’il la revoyait après leurs séparations; il revivrait leurs enlacements prolongés... C’était un cadeau d’adieu, si précieux, ce baiser au goût amer !
L’amertume l’a envahi depuis trop longtemps, un accaparement complet de sa raison. Aujourd’hui le vieil homme est assis sur le rebord du lit, dans la chambre aux murs vides dont la fenêtre s’ouvre sur un ciel gris sans relief ; il fixe la porte largement ouverte ; elle donne sur un couloir sombre ; il attend une visite, un dernier lien avec un monde qui n’est plus le sien. Il a décidé de le quitter ; tout est en ordre, tout est réglé ; c’est maintenant.
L’amertume est un don précieux, elle garde du désespoir... Elle laisse croire qu’il y aurait eu une meilleure solution, pense-t-il.
S’il avait dit je t’aime avant qu’elle ne... ; s’il avait dit tu es formidable au lieu de... ; s’il avait fait ce pas en avant, tendu cette main ; s’il avait souri largement lorsque... Chaque fois, il avait cumulé les amertumes, empilé les rancœurs.
Mais il y avait eu d’autres solutions, il aurait pu éviter... Changer, oui, changer, oui, demain, oui, maintenant, recommencer, à son âge, bien sûr, on peut toujours.
— Je crois que j’ai changé d’idée, dit-il à l’homme en noir entré dans la chambre ; c’est contractuel... c’est écrit, j’en suis sûr, on peut jusqu’au dernier moment.
— Parfaitement monsieur, c’est absolument votre droit, dans ce cas, je vous laisse.
Le vieil homme a soif, soif de vivre aussi, il avale d’un trait le verre disposé sur la table près du lit, le verre que l’homme venait de déposer.
Il fait la grimace, ce n’est pas de l’eau et le breuvage a un goût amer.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
J'ai aimé.
Je me suis abonné.
BRAVO! C'est l'expérience de la vie qui parle.
La sagesse.
Je suis au:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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michel jarrié · il y a
Texte plein d'originalité, et, tout en douceur !
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Felix Culpa · il y a
Monsieur, je n'encourage pas la consommation d'alcool, loin de là mais votre récit est lui même enivrant, car d'une parfaite maîtrise. Vous êtes un grand auteur et vous savez parler de la vie, la vraie, et raconter de belles histoires ! J'aime votre texte et je vous invite à découvrir les miens !
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jean · il y a
Homme libre toujours tu cheriras l'amer
L'amer est un miroir tu contemples ton ame
Dans le deroulement infini desa lame
Et ton esprit n'est pas un goufre moins amer
(Jean pseudo Baudelaire !!! )

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Georges Brun · il y a
Génial, tu as tout compris!! Mon esprit, un gouffre pour le déroulement infini de ses larmes!!
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Peter Chaveas · il y a
Well done
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ABC · il y a
You continue to surprise me and you always have. Well done my friend the scientist, the scholar, the gentleman, the dear friend and spouse of one of my dearest friends ever.
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Fnrrenaud · il y a
Quel talent, méconnu de moi jusqu’à aujourd’hui ! Je n’a Pas perdu ma journée
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Christian Ravat · il y a
Un dernier coup pour la route! ça vaut bien l'amertume du Glock à 17 coups... ou 19, je ne sais plus! Tu as mes voix Georges
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Maria Angelle · il y a
Si tu as envie tu peux lire Petite annonce et Anniversaire
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Georges Brun · il y a
la suite reste à écrire... je te passe la main… je vois que tu as déjà une idée Glockée en tête!
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Maria Angelle · il y a
Si tu veux tu peux lire Petite annonce et Anniversaire.
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Maria Angelle · il y a
Cela promet de belles suites...
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Georges Brun · il y a
eh oui! le verre ne contenait que de l'eau et un peu d'angostura… survint un pote à Cricriduthor qui...
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Corinne Lheureux · il y a
Un vrai plaisir...
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Georges Brun · il y a
c'est mon unique but… chère Corinne.
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Rodolphe De Cannière · il y a
Un talent bien caché au cours de toutes ces années
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