Amène ta fraise

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Comment a-t-on pu embaucher une pareille petite garce ? Ça parle à peine français, c’est incapable de recopier un texte sans faute et ça me parle comme si j’étais son chien ! Sa dernière invention, c’est « Amène ta fraise ! ». Madame vient de découvrir cette expression et elle la sort à tout bout de champ, bien que je lui en ai démontré la vulgarité.
J’encadre le service communication de ma ville. Je tiens l’agenda du maire, rédige les dossiers de presse et j’envoie notre journaliste couvrir les événements. Elle, elle est en contrat d’alternance et est censée me seconder. Jusqu’à présent, j’ai pratiquement toujours eu des bonnes relations avec les jeunes qui étaient sous mes ordres. Celle-là, c’est différent. D’abord, elle est plus âgée : une trentaine d’années. Elle vient d’un pays du Maghreb et elle est persuadée de fort bien posséder la langue française, ce qui est loin d’être le cas. J’ai beau m’évertuer à lui donner des notions élémentaires, elle n’en a cure. Elle arrive quand ça lui chante, passe sa vie au téléphone et se conduit en terrain conquis.
Ce genre de personnage existe dans toutes les entreprises, j’en ai bien conscience. C’est agaçant mais, habituellement, on fait avec. Pourquoi celle-là m’exaspère-t-elle à ce point ? Parce qu’elle est plus jeune et jolie que moi ? Parce qu’elle ne reconnaît pas mon autorité ? Parce que, ainsi qu’elle l’a laissé entendre, je suis raciste ? Tout cela ne tient pas. J’ai travaillé avec d’autres jeunes, français ou non, des filles ravissantes ou non, des garçons impertinents ou non. C’est la seule avec qui cela ne passe pas. Ce qui m’énerve, c’est de... m’énerver justement. Elle n’en vaut pas la peine mais elle m’entraîne dans son univers où je ne veux pas mettre les pieds. Je ne tiens pas à devenir comme elle.
J’en ai touché un mot au maire mais il est en pleine réélection et il m’a demandé de prendre patience. A moi de la supporter.
Je soupire en jetant un coup d’œil à l’agenda. Tiens, il me semblait... Je blêmis. Ce soir, c’est le vernissage d’une exposition d’un peintre de la ville et rien n’a été inscrit. Je me souviens très bien que je lui ai demandé, à elle, de noter cette manifestation. Naturellement, elle n’en a rien fait. J’appelle le maire, rattrape le coup comme je peux. Je viens à peine de raccrocher quand j’entends dans mon dos : « Amène ta fraise ! » Je me retiens pour ne pas la gifler. Elle, elle rit : « C’est drôlement amusant ! Ta fraise ! » Moi, je pense à la fraise du dentiste. Je serais ravie de lui mettre sous ou sur la dent, cette fraise-là. Mon esprit vagabonde sur les autres sens du mot fraise. Voyons : l’intestin de veau, la collerette en vogue sous Henri IV, la masse charnue qui pend sous le cou des dindons. C’est aussi le nom que l’on donne à une tache de naissance. Une petite tache rouge, bénigne, qui s’atténue avec les années. Je ne peux m’empêcher de lui en parler en aggravant les symptômes. Elle a un grain de beauté à la commissure des lèvres et j’en profite avec délectation pour faire l’amalgame. Une fraise ou un grain de beauté, ce peut être dangereux, c’est la porte ouverte au cancer. J’évoque le cas (fictif) d’une amie qui ne s’est pas méfiée et... Cette fois, c’est elle qui blêmit. Elle prend immédiatement rendez-vous avec son médecin. Intérieurement, je m’amuse. Elle va être occupée un moment avec cette histoire et sera moins encline à ricaner.
Quelques jours plus tard, elle arrive au bureau en larmes. Son médecin estime que ce grain de beauté a un aspect douteux. Il vaut mieux l’enlever. J’ai envie d’éclater de rire : c’est paradoxal. Je voulais simplement l’inquiéter et, finalement, si cela se trouve, je vais lui sauver la vie.
L’opération s’est très mal passée et elle a failli y passer. Plusieurs mois d’hôpital et de rééducation. Tout cela pour un mélanome qui, finalement, n’avait rien de malin. Je suis débarrassée d’elle, sans l’avoir véritablement voulu.
Si je suis honnête avec moi-même, je dois bien m’avouer que si, je l’ai voulu, et, si, je me réjouis qu’elle ne soit plus là. Et si, elle a gagné : je suis passée de l’autre côté, de son côté à elle, de celui de ceux qui veulent le malheur des autres. Et je n’en ai même pas honte.
Mémémomo
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Cookie · il y a
Une vengeance un peu dure, mais chacun se défend comme il peut.
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit
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Arlo G · il y a
Texte extrêmement bien réussi en un temps record. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes * sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver poésie et *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1